A Saint-Ouen, un sentiment d’abandon face au deal

© Libération. Alice Géraud

«Arténa ! Arténa !» crie un petit monsieur à moustache. Autour de lui, dans la manifestation contre le trafic de drogue et la violence qui a rassemblé 200 personnes samedi à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), d’autres reprennent en chœur «Arténa». Il faut, comme eux, habiter les cités Arago ou Zola pour comprendre ce que signifie ce mot arabe qui signifie «lâche-nous». «C’est ce que hurlent les guetteurs aux dealers lorsque la police arrive», explique Jocelyne, une habitante. Ces cris à toute heure du jour et de la nuit, sous leurs fenêtres et dans leurs cages d’escalier, sont devenus pour ces habitants l’obsédante bande-son d’une situation qu’ils ne supportent plus : la présence d’un commerce de cannabis presque à ciel ouvert, incrusté au bas de leurs immeubles. Depuis l’an dernier, ils ont décidé de prendre les choses en main, en organisant manifs sur manifs, occupant ainsi un terrain qu’ils estiment déserté par les pouvoirs publics depuis trop longtemps. Un constat aujourd’hui largement partagé dans les banlieues françaises.

Bandes. Des années que ces familles et retraités de Saint-Ouen rentrent chez eux peur au ventre et têtes baissées, ne vont chercher leur courrier qu’à certaines heures pour ne pas croiser les dealers, leurs regards, leurs menaces ou leurs pitbulls. Pendant longtemps, ils n’avaient rien dit. Et puis il y a eu deux morts à l’automne 2009 lors d’un règlement de comptes entre bandes rivales se disputant le juteux commerce. Il y a eu des dealers dans la cour de l’école maternelle. Et, trop souvent, des coups de feu.

«C’est toujours pareil. Ici, ça a commencé par un immeuble mal entretenu. L’office HLM du département n’a rien fait, laissant les parties communes se dégrader», explique Abdallah Fraygui, président de l’amicale des locataires. Un petit trafic s’est installé dans les allées ouvertes au début des années 2000. Il s’est étendu aux immeubles voisins, modestes copropriétés qui n’ont pas les moyens de payer les travaux nécessaires pour, par exemple, fermer les coursives. Jusqu’à devenir une supérette de la drogue où les clients, principalement parisiens (la rue est à quelques centaines de mètres du périphérique), font la queue pour acheter leur shit. «La police débarquait de temps en temps, les dealers se sauvaient et revenaient quelques minutes plus tard. Ça ne sert à rien», raconte Mounia, 53 ans, qui vit ici avec ses deux enfants, et dit qu’elle se sent «abandonnée».

«Du social». Pourtant, depuis un mois, rue Emile-Zola, il y a des CRS et une brigade anticriminalité presque 24 heures sur 24, ce qui a permis de suspendre le commerce en bas des immeubles. Cadeau de Claude Guéant. Suite aux mobilisations des habitants, le ministre de l’Intérieur était en effet venu le 31 octobre à Saint-Ouen, annonçant en grande pompe qu’il allait«nettoyer ce quartier du deal». Les cars de CRS arrivaient dans les jours suivants. Même si la présence policière offre une respiration notable pour les habitants, la méthode Guéant laisse ici sceptique. Tous réclament un traitement social de fond. Pensée résumée par la maire de la ville, Jacqueline Rouillon (PCF) : «Ces quartiers ont besoin d’une police, mais d’une police de proximité. Ils ont besoin d’éducateurs, d’enseignants dans les écoles, de crédits pour les rénovations.» Abdallah Fraygui redoute la stigmatisation du quartier. «Le sécuritaire ne suffit pas, il faut du social», martèle-t-il. Mounia partage cette inquiétude. «Il suffit d’observer : on voit ici comment les gosses décrochent et basculent. Ils commencent par louper une journée de classe pour faire le guetteur et gagner un peu d’argent. Et puis, au bout de quelque temps, ils sont là tous les jours.» Mounia n’en veut pas seulement à l’Etat défaillant, elle en veut aussi aux acheteurs. Elle décrit avec colère ces gens, fumeurs de pétards venus de l’autre côté du périphérique qui ont l’air«bien sous tous rapports».«Ils s’en fichent des conséquences pour nous. On sent bien qu’ils méprisent la banlieue. Eux, ils n’y vivent pas.» Ici, à commencer par la maire de Saint-Ouen, beaucoup d’habitants, parce qu’ils ne voient guère d’autre issue, sont pour la légalisation du cannabis.

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