Ces proprios forcés de combler les trous du gruyère parisien

© Rue89. Marion Ablain et Mahaut Launay

Emmanuel est consterné. Il croyait avoir enfin trouvé la maison idéale dans le XIXe, près des Buttes Chaumont. « Je comptais ajouter une verrière, mais je viens d’apprendre que le bâtiment est au dessus d’une ancienne carrière. » Pour faire ses travaux, il sera d’abord obligé de consolider le sous-sol. Montant annoncé : 80 000 euros supplémentaires sur sa facture.

Emmanuel n’est pas le seul à ressortir perplexe de la permanence de l’Inspection générale des carrières (IGC), place Denfert-Rochereau, à Paris. Ce vendredi matin, ils sont une vingtaine à venir consulter les cartes qui recensent les carrières du sous-sol francilien. L’IGC traite près de 4 000 demandes par an.

Explication du phénomène d'effondrement du sous-sol dû aux carrières (source IGC)

« La majorité des gens ne savent pas que plus de 40% de la capitale repose sur d’anciennes carrières », note Dominique Richet, technicienne à l’IGC qui assure l’accueil du public :

« Ils sont pourtant informés lorsqu’ils achètent : un document qui indique la présence ou non de carrière est systématiquement fourni. Mais il peut être noyé dans la paperasse et on ne leur explique pas toujours l’incidence de cette information. »

Selon le code civil, le propriétaire du sol est aussi responsable de son sous-sol : c’est à lui de se prémunir contre les risques et de payer la facture. Un détail qui refait surface lorsqu’il veut obtenir un permis de construire ou que l’immeuble s’abîme… voire s’effondre.

Effondrement d'un quartier de Clamart en 1961

Certains accidents spectaculaires ont marqué les Parisiens. Le 1er juin 1961, à Clamart, six hectares de carrières souterraines de craie cèdent à la suite de fortes pluies. Bilan : 21 morts, 45 blessés, 273 sinistrés, 23 immeubles et six rues rayées de la carte.

Le 22 décembre 1995, rue Papillon dans le IXe, deux immeubles s’affaissent ; ils étaient situés au dessus du chantier de la ligne E du RER. L’enquête conclut au concours de problèmes géologiques et humains.

Dans la nuit du 14 au 15 février 2003, dans le XIIIe arrondissement, la cour de l’école Auguste-Perret s’effondre. En cause, la rupture de la voûte du tunnel de la ligne Météor, alors en construction.

La RATP invoque la fragilité du terrain, mais reconnaît des lacunes dans les études du sous-sol et dans la surveillance du chantier.

Surveiller les galeries souterraines et la dissolution du gypse

Une nouvelle catastrophe pourrait-elle surprendre Paris ? « Nul ne peut le prédire, mais ces accidents sont exceptionnels », relativise Xavier Piccino, adjoint à l’IGC. « On recense à Paris une dizaine d’incidents par an liés à la dégradation des anciennes galeries, dont un effondrement. Les neuf autres provoquent des affaissements, des fissurations… »

Depuis sa création en 1777, cette administration surveille chaque année les 300 kilomètres de galeries souterraines de Paris, les cartographies, et sécurise au besoin certaines parties du domaine public. Le montant de ces travaux oscille entre trois et six millions d’euros par an.

Elle garde aussi un œil sur un phénomène naturel
qui touche la moitié nord de Paris : la dissolution du
gypse. Présente en profondeur sous forme de poches, cette roche est
soluble dans l’eau. Les vides créés peuvent provoquer des effondrements
souterrains. (Voir la carte sur maplib)

Carte des zones de carrières à Paris (source IGC)

L’IGC conseille aussi les particuliers. Mais la note reste à la charge des propriétaires qui petit à petit, comblent le vide. Des travaux colossaux puisqu’il faut parfois injecter du ciment ou implanter des pieux à plus de 30 mètres pour renforcer le sous-sol. Et une facture astronomique : entre 40 000 et 200 000 euros. Cher mais obligatoire pour obtenir un permis de construire.

En cas d’effondrement, la somme est aussi à la charge des propriétaires, car les problèmes liés aux carrières ne sont pas reconnus « catastrophe naturelle ».

A Belleville : « Nous en avons pour un million d’euros »

« Pour une même surface et un projet de construction identique, le coût de comblement d’une carrière peut varier du simple au double », explique Guillaume Douheret, responsable des questions de confortement chez Solétenche Bachy. Tout dépend de la profondeur de la galerie, la hauteur de vide, la nature du sol, la technique employée…

« J’ai eu le cas d’un particulier qui avait un budget de 100 000 euros pour construire une maison. Il en aurait eu pour 100 000 euros de plus en consolidations. Il a abandonné. »

Cette habitante du 50 rue de Belleville, elle, n’a pas eu le choix. « Nous en avons pour un million d’euros », soupire-t-elle. A partager entre les 15 copropriétaires. Ici, les immenses fissures sont dues aux dix mètres de remblais sur lesquels repose l’immeuble et qui se sont tassés au fil du temps. Mais aussi aux fuites d’eau sous les caves, qui ont fragilisé ces matériaux.

Selon Georges Lamm, architecte spécialisé dans la copropriété, « un bâtiment sur deux possède des canalisations qui ne sont pas étanches alors qu’il repose sur un terrain sensible ».

Ici, il faudra reprendre toutes les fondations. La facture s’élève à 50 000 euros pour cette enseignante d’une cinquantaine d’années, propriétaire d’un 32 mètres carrés. Certains voisins devront payer jusqu’à 200 000 euros.

« L’assurance ne donne rien, car il ne s’agit pas d’un accident. Je vais rogner sur mes économies… »

► Article initialement publié le 03/06/2011.

Illustrations : l’effondrement généralisé de Clamart, en juin 1961 ; schéma d’un fontis, phénomène d’effondrement du toit de carrière (IGC) ; carte des zones de carrières à Paris (IGC).


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