Castro en zone inondable pour un Grand Paris « solidaire »

© Rue89. Joce Hue
….Photos : Roland Castro dans son atelier (Lucien Lung)

Un an après Xynthia, l’architecte Roland Castro, avec le promoteur Nexity, propose « la reconquête des bords du fleuve ».

Roland Castro dans son atelier (Lucien Lung).

Roland Castro nous reçoit dans son atelier du boulevard de Ménilmontant (Paris) à l’occasion de son dernier coup : il veut construire en zone inondable, sur les berges d’un Grand Paris « solidaire » qu’il défend depuis près de vingt ans. Un projet à son image, iconoclaste.

De bon matin, le septuagénaire insomniaque a presque terminé son premier paquet de cigarettes de la journée. Abrogation du principe de précaution, création d’un service civique, nationalisation du médicament et de l’eau… et même urbanisme. Pas un domaine n’échappe à l’avis du penseur militant. Entretien.

Rue89 : La ministre de l’Ecologie Nathalie Kosciusko-Morizet a présenté un plan national de prévention des inondations le 17 février. Des centaines de communes devront se doter de plans de prévention du risque inondation (PPRI) qui interdisent l’urbanisation dans les zones exposées.

Y aura-t-il un avant et un après Xynthia, la tempête qui a fait 53 morts il y a un an ?

Roland Castro : Il faut choisir entre le parti de l’ordre ou le parti du mouvement. Là, c’est « tous aux abris ! » Je préfère, par exemple, le rapport qu’entretiennent les Hollandais avec la mer : ils gèrent, quand nous succombons à cette espèce de panique qui nous submerge…

La gestion de l’après-tempête Xynthia a été extrêmement maladroite. Pour moi, il vaut mieux mettre l’argent dans des ouvrages de protection plutôt que de racheter des baraques au prix du marché.

Je suis de toute manière pour enlever le principe de précaution de la Constitution, car on est en train de mourir de ce principe. Imprégné de cette pensée, le pays va mal. Dès qu’il y a une question problématique, c’est la panique à bord. Les gaz de schiste, panique ! Des parcs d’éoliennes dans la mer, panique ! C’est un pays qui s’est mis à la retraite… Moi, je ne pense pas à la retraite !

"Vivre le fleuve", le projet complet de Roland Castro (PDF).

« La moitié de la beauté de Paris vient du fleuve »

Vous avez qualifié ces PPRI d’« objets de culte » dans votre proposition de « Vivre le fleuve » en construisant en zone inondable. Vous dites vouloir faire évoluer « la réglementation brutale et paresseuse ». N’est-ce pas exagéré ?

Il m’arrive d’être maladroit, mais il faut absolument arriver à remplacer une logique d’interdiction par une logique de projet. On administre trop souvent les choses en France par l’interdit, c’est pour ça que je rentre dedans !

La moitié de la beauté de Paris vient du fleuve, et en banlieue on s’en prive ! La réglementation doit évoluer dans beaucoup de domaines.

J’ai par exemple proposé qu’on rajoute trois tours à celle de Montparnasse pour fabriquer un lieu plus attractif. J’ai même fait une image d’une tourelle sur l’Ile de la Cité pour montrer qu’on peut construire des choses contemporaines dans des centres ultra-historiques. La réglementation doit aussi évoluer pour pouvoir avoir une mixité dans les fonctions et les usages pour réaliser des tours multimodales avec habitat, bureaux, commerces…  (Voir le diaporama du projet de Grand Paris « solidaire » en zone inondable (Atelier Castro Denissof Casi))

« Une confiance mutuelle » avec Nexity

Certains s’étonnent de l’attelage que vous formez avec le promoteur Nexity, qui parle de « partenariat public-privé ». Or, ces contrats ont fait la fortune d’entreprises comme Veolia, d’où vient l’actuel PDG Alain Dinin. Le domaine public des berges sera-t-il bradé au privé ?

Il y a toujours de mauvaises raisons pour qu’on se bouge. Un architecte est plus intéressé par le pouvoir ou la gloire que l’argent.

Nexity a effectivement une logique de profit qui n’est pas la mienne [2,75 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2010, ndlr]. Il faut pourtant bien que je fasse vivre ma boîte, dont le chiffre d’affaires est de l’ordre de 3 millions. C’est la rencontre d’un marteau et d’une enclume.

Mais on a obtenu ce qu’on voulait. Il y a une confiance mutuelle, je ne suis pas traité comme un fournisseur par une entreprise qui profiterait de son chiffre d’affaires… C’est un attelage entre un fabriquant et un intellectuel. Dans tous les quartiers que j’ai fait avec Nexity, on a fait du bon boulot et je vous défie de différencier le social du reste.

Les berges représentent un foncier qui n’est pas cher, puisque réputé inconstructible. Si les maires y exigent 40% de logements sociaux, on peut très bien le faire !

« Il faut être conscient du risque »

L’Europe a récemment proposé une nouvelle directive avec l’idée de « crue exceptionnelle ». Construire au-dessus du niveau des crues historiques comme vous le proposez est-il suffisant ?

On devient dingues ! Il y a même le déluge de la Bible, et alors là, au revoir tout le monde ! Si Los Angeles suivait les directives européennes, plus personne n’y habiterait ! En cas d’inondation, il y aura des problèmes d’accessibilité avec la bagnole, des embouteillages… Mais il n’y a normalement pas mort d’homme !

Il faut cependant être conscient du risque. Les gens qui habitent au bord du fleuve sont déjà au courant. Vous croyez qu’ils veulent partir ?

Grand Paris : « Leroy a su dénouer les choses »

Depuis moins d’un mois, Paris métropole a accueilli onze nouveaux membres, l’Atelier international du Grand Paris a enfin un président, auprès duquel Jean-Paul Huchon a entériné la participation de l’Ile-de-France et le projet d’aménagement des berges de la capitale a été approuvé par le préfet.

Est-ce le Grand Paris des petits arrangements ?

Ça faisait deux ans qu’on attendait ! Paris métropole sera l’espace de la gouvernance avec l’Atelier international du Grand Paris (AIGP), c’est un bon cadre qui nous permettra d’avancer.

Jusqu’à maintenant, cela tendait à se résumer à un projet de transport. L’AIGP a promu l’idée d’une troisième voie. L’arrivée de Maurice Leroy [le récent ministre de la Ville et chargé du Grand Paris, qui a réussi une « synthèse » des projets de l’Etat et de la région. ndlr], a été déterminante : il a su dénouer les choses. J’ai déjà travaillé avec lui. Il connaît la question urbaine et a réuni habilement tout le monde dans le même bocal : les architectes, les institutions, les différents conseils régionaux…

On peut m’accuser de naïveté, mais j’ai tendance à lui faire confiance : le Grand Métro est maintenant dans l’esprit d’un Grand Paris solidaire avec beaucoup plus d’action à l’Est et au Nord que prévu dans le projet initial.

Le projet des berges de la capitale a été beaucoup concerté avec les communes limitrophes… Est-ce que Paris pourrait prendre la décision tout seul ? Aujourd’hui, oui. Dans un proche avenir, sûrement pas… Cette belle idée de reconquête piétonnière des bords du fleuve n’obère en tout cas pas l’avenir du Grand Paris. S’il faut arbitrer, je préfère évidemment ça aux bagnoles.

Quant à Jean-Paul Huchon, je ne crois pas qu’il ait d’arrière-pensées… C’est plutôt la « méthode Momo » qui a fonctionné : quand les gens ne sont pas maltraités et qu’on les écoute, ça se passe bien.

Roland Castro (Lucien Lung).

« Je suis un laïcard absolu »

Que pensez-vous du débat actuel sur l’échec du multiculturalisme ?

C’est archi-faux ! On ne vise que l’islam ! Si la démocratie s’installe de l’autre côté de la Méditerranée, ça devrait calmer tout le monde.

Je suis un laïcard absolu : le 9 décembre, jour de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, doit être férié. Il faut inscrire la laïcité dans la charte des Nations unies.

Je trouve lamentable d’engager un débat sur les minarets. Nos cloches sonnent maintenant de manière presque laïque, pour donner l’heure. Alors pourquoi la République ne permet pas l’érection de symboles musulmans ?

Le multiculturalisme, si c’est affirmer le droit à la différence, c’est une connerie. Je préfère, à ce concept de gauche, le droit à la ressemblance.

« La République doit devenir un objet de culte »

Vous avez tenté de vous présenter à la dernière élection présidentielle. Allez-vous vous présenter en 2012 ?

Non. J’ai fêté mes 70 ans et il ne me reste maintenant qu’une chose à faire : transmettre. J’ai envie de faire de la politique, mais il faut être dans un appareil. Et puis ça avait été effrayant d’avoir les signatures des maires… En plus, cela ajouterait à la confusion. Je vais, par contre, tout faire pour que les thèses du Mouvement de l’utopie concrète soient reprises dans le débat.

Les primaires socialistes sont un moment important durant lequel j’essaierai d’être présent. Il faut resserrer le lien social en lambeaux dans notre pays. Je soutiendrai donc le candidat socialiste qui proposera un projet commun pour refaire société, au-delà des clivages.

Par exemple : un service civique obligatoire à 18 ans. Les jeunes donnent un an de vie pour alphabétiser, éduquer… Une armée sans armes, sans casernes ni uniformes, où un môme de Polytechnique et un autre en galère fabriqueraient ensemble des tâches communes, utiles socialement.

Il faudra aussi que ce candidat soit implacable sur la question de la laïcité et qu’il donne enfin le droit de vote aux étrangers pour les élections locales, promis depuis 1981 ! Et puis il y a les grandes questions liées à la vie humaine, comme nationaliser le médicament ou l’eau…

Dans cette société libérale et individualiste, il faut un contrepoint. C’est la République, à qui il faut rendre des hommages et donner un peu de son temps ou de son argent. La République doit devenir un objet de culte.


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