Saclay : la Silicon Valley de Sarkozy peine à sortir de terre

© Eco89. François Krug.
….>Photos. Audrey Cerdan

Le Président veut transformer ce plateau au sud de Paris en cerveau géant. Sur place, les difficultés s’enchaînent.

Des routes pentues – le plateau de Saclay culmine à près de 160 mètres –, des bois et des champs. Difficile de croire que c’est ici, à la frontière de l’Essonne et des Yvelines, que la France va révolutionner la science et la technologie. Nicolas Sarkozy en a fait un de ses grands projets présidentiels : d’ici 2020, 12 000 chercheurs et 31 000 étudiants devront être réunis ici. Un cerveau géant, capable de rivaliser avec la Silicon Valley californienne.

Des labos au milieu des champs

La « Silicon Saclay », c’est en fait un vieux rêve. Dès l’après-guerre, le CNRS et le Commissariat à l’énergie atomatique (CEA) se sont installés ici. Dans les années 70, de grandes écoles d’ingénieurs comme Polytechnique ou Supelec ont suivi. Au bord des routes de campagne quasi-désertes, quelques signes de cette ambition futuriste émergent de la brume.

A Saint-Aubin, 600 habitants, la zone d’activités « Les Algorithmes » rend hommage aux grands ancêtres, avec ses laboratoires à un étage baptisés « Aristote », « Epicure » ou « Platon ». Plus loin, on salue les grandes missions de la Nasa : ici, les bâtiments s’appellent « Apollo », « Discovery » ou « Mercury ». Saclay – 3 000 habitants, une église du XIIe siècle, des pavillons – accueille le Novotel destiné aux chercheurs de passage. L’école primaire est naturellement dédiée à Irène et Frédéric Jolliot-Curie, pionniers français du nucléaire.

Pour l’instant, la « Silicon Saclay » voulue par Nicolas Sarkozy demande un effort d’imagination : quelques bâtiments seulement sont en construction. Des chantiers illustrant les paradoxes de l’ambition présidentielle.

Coincé entre la nationale et Supelec, un des immeubles du projet Digiteo attend toujours ses chercheurs. Ce centre de recherche dédié aux logiciels et à la réalité virtuelle aurait dû être inauguré cet automne, mais voilà : on a oublié la route de 150 mètres permettant d’y accéder. Sa construction vient seulement de commencer.

« On a basculé dans le caprice présidentiel »

C’est le résultat de l’enchevêtrement de responsabilités politiques sur le plateau. Le projet Digiteo, Nicolas Sarkozy n’y est pour rien : il a été porté dès le début des années 2000 par les collectivités locales et les chercheurs. La Communauté de communes du plateau de Saclay (Caps), présidée par le député-maire socialiste de Palaiseau François Lamy, devait ainsi construire la route. Selon elle, le projet de Nicolas Sarkozy a tout changé : puisque l’Etat veut aménager le plateau, c’est à lui de financer la route.

Blocage total, jusqu’à ce que le conseil régional d’Ile-de-France débloque en urgence près d’un million d’euros pour la route, après avoir déjà déboursé presque dix millions d’euros pour le bâtiment. « Et Sarkozy viendra l’inaugurer comme s’il avait tout fait », ironise un responsable du dossier.

Au conseil régional, le discours volontariste du chef de l’Etat agace. Isabelle This Saint-Jean, vice-présidente en charge de l’enseignement supérieur et de la recherche, explique :

« La région est un des acteurs à l’origine de Saclay, par exemple avec le Synchrotron Soleil [un accélérateur de particules datant de 2006, ndlr], qu’elle a soutenu depuis le début. Nous ne sommes pas dans le refus systématique ou l’obstruction mais là, on a basculé dans le caprice présidentiel […]. Ce qu’essaie de faire l’Etat, c’est de transformer les collectivités territoriales en acteurs financiers passifs, pour boucler des projets qu’il n’est pas en mesure de réaliser. »

Un « effet cafétéria » pour doper la recherche

L’Etat promet pourtant d’apporter deux milliards d’euros, dont la moitié tirée du grand emprunt. Mais pour Isabelle This Saint-Jean, pour enrichir Saclay en cerveaux, Nicolas Sarkozy a choisi d’appauvrir le reste de l’Ile-de-France. Le projet prévoit le déménagement des grandes écoles encore installées à Paris (Telecom, les Mines), Cachan (l’Ecole normale supérieure) ou Châtenay-Malabry (Centrale) :

« C’est un jeu à somme nulle : ce qui est mis à un endroit est enlevé à d’autres […]. Le renforcement de la recherche ne viendra pas de l’hyperconcentration, mais de la mise en réseau. Quand on cite des exemples étrangers, comme la Silicon Valley, on oublie que leur échelon géographique est à la taille de l’Ile-de-France entière. Les scientifiques ont besoin de travailler à cette échelle, et même au-delà. »

C’est un des principaux arguments opposés au projet de méga-campus à Saclay : avec Internet, quel intérêt de concentrer ces milliers de cerveaux sur à peine plus de 70 kilomètres carrés ? Pierre Veltz, nommé cet automne PDG de l’Etablissement public de Paris-Saclay (EPPS), ne nie pas le paradoxe :

« Il faut regarder ce qui se passe un peu partout dans le monde : le phénomène de “clusterisation” [regroupement des laboratoires, ndlr] n’a pas reculé à cause d’Internet, au contraire. C’est vrai, c’est un paradoxe : aujourd’hui, je peux travailler sur mon ordinateur avec mon collègue de San Francisco. Mais à San Francisco, ils sont eux aussi dans un “cluster” : dans les échanges entre chercheurs, il y a un “effet cafétéria”, même si les grandes découvertes ne se font pas dans les cafétérias… »

Le plateau de Saclay, ce sera donc une immense cafétéria. Un espace commun favorisant l’émulation, les échanges entre disciplines et même le recrutement des étudiants, en accueillant aussi sur le plateau des entreprises comme EDF.

Un projet ambitieux, mais qui se heurte aussi à la géographie. Le plateau de Saclay n’est qu’à une vingtaine de kilomètres de Paris, mais il reste enclavé. Seule solution pour y accéder directement : la voiture, en grimpant la nationale 118. En transports en commun, chercheurs et étudiants sont condamnés au RER B et à ses retards à répétition, puis à une unique ligne de bus, bondée aux heures de pointe.

Sarkozy ne veut pas « ralentir la France »

Les enjeux politiques compliquent une nouvelle fois la donne. Le gouvernement prévoit un métro automatique, dans le cadre du Grand Paris. Le président socialiste de la région, Jean-Paul Huchon, a finalement accepté cette solution. Et il s’est mis à dos une partie de sa majorité : les Verts, partisans d’un tramway, refusent de signer. L’Etat a choisi la meilleure solution, assure Pierre Veltz :

« On oublie que ce plateau est aussi grand que Paris : la distance entre l’est de Polytechnique et le CEA, c’est la même qu’entre le Louvre et La Défense ! Aujourd’hui, pour aller de la gare de Massy [en contrebas du plateau, ndlr] au CEA [au centre du plateau, ndlr], il faut plus d’une demi-heure, et un tramway n’irait pas plus vite. Il faut aussi une desserte plus rapide pour mettre Saclay à une demi-heure de Paris et cinquante minutes de Roissy. »

Un dossier suivi de près à l’Elysée. Nicolas Sarkozy avait annoncé ses ambitions pour le plateau de Saclay dès 2007, lorsqu’il n’était encore que ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du territoire. Lors de son dernier passage, mi-septembre, il s’est donc livré à un de ces exercices de volontarisme optimiste qu’il affectionne, lançant « à tous ceux qui [lui] disent de ralentir » :

« Je pense qu’ils sont bien aimables mais qu’ils n’ont pas compris la vitesse à laquelle évolue le monde. Faire ralentir la France, voire la faire repartir en arrière alors que le monde va si vite de l’avant, ce serait irresponsable. »


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