Sous le Grand Paris s’impose la question urbaine

(c) Le Monde, 2009.

Les derniers épisodes du feuilleton du Grand Paris, relatant les différends – éphémères ? – entre Matignon, le secrétariat d’Etat à la région capitale et l’Elysée sont dérisoires. Déjà écartelés entre le pointillisme froid des rédacteurs du projet de loi gouvernemental et les envolées lyriques des poètes architectes de la consultation internationale voulue par le président Sarkozy, nous voici projetés dans l’univers de Clochemerle.

Ce serait risible, si les défis à relever n’étaient aussi lourds. Au-delà de la question de la gouvernance territoriale francilienne, ce sont des interrogations fondamentales sur la ville et la société françaises, qui sont en jeu.

Les premières portent sur les équilibres de la population, dont l’histoire montre qu’ils sont toujours le soubassement des peuples. La démographie parisienne fonctionne structurellement sur un moteur à trois temps : un solde naturel très important, en raison de l’entrée de classes d’âge jeunes, un déficit migratoire qui se creuse avec le départ d’adultes avec leur famille et de jeunes retraités, un maintien d’apports de l’étranger. Il en résulte une faible croissance globale. Le fait ne serait pas en soi inquiétant, car la puissance d’une ville ne se mesure plus au nombre de ses habitants. Mais cette incapacité de la capitale à fixer ses forces vives – mode et coût de la vie ou insuffisante dynamique économique – n’est pas un signe de bonne santé.

Elle n’en rend que plus pressante la recherche d’une nouvelle cohésion sociale, qui est le fondement même de l’unité nationale. Le territoire parisien n’est plus uniquement un espace divisé socialement entre nantis et classes laborieuses, mais une métropole de plus en plus marquée par la ségrégation ethnique et l’exclusion. Elles ne constituent pas seulement un danger permanent pour l’ordre public, mais une atteinte mortelle au principe de la cohésion républicaine. C’est à Paris que le problème est le plus ample, c’est à Paris qu’il doit trouver une esquisse de réponse.

Le troisième défi est économique. La crise actuelle pose enfin le problème du partage de la valorisation de l’action humaine, et d’abord du travail. L’épuration permanente par le haut des activités parisiennes – toujours plus d’emplois dans les technologies de pointe et les secteurs intellectuels supérieurs – conduit à l’impasse d’un chômage structurel de très longue durée, qui touchent en priorité les plus faibles : jeunes sans formation, populations d’origine étrangère, travailleurs manuels disqualifiés par l’évolution des techniques. Paris peut devenir le lieu de l’invention d’une croissance plus équilibrée socialement, alliant recherche, services et nouvelles formes de production.

Cercle vertueux

La question du mode de vie et des transports est centrale pour les habitants. La dissymétrie sans cesse soulignée entre la trame du métro parisien et la structure en étoile du RER est un déni d’équité spatiale et d’efficacité urbaine. Ce ne sont ni  » un grand huit « , ni des  » arcs express « , ni des  » rocades  » isolées, au gré des fantaisies du législateur, qui y remédieront, mais la mise en oeuvre rapide d’un réseau ferré dense en proche banlieue.

Ce ne sera pas seulement alléger la peine des gens pour leurs déplacements mais, par un cercle vertueux amplement démontré, créer de l’urbanité et de la centralité, pour le logement, l’emploi, la culture et l’environnement. Paris s’honorerait d’être une fois encore la vitrine du monde pour la démonstration du progrès urbain.

C’est à ce prix que le développement durable dans la ville prend sens : loin d' » écoquartiers  » ou d' » écopolis  » mythiques, la constitution d’une ville qui, parce qu’elle est dense, belle, équitable et efficace, est aussi économe de ses moyens et de ses énergies. A la veille de la conférence de Copenhague sur le réchauffement climatique, cela nous changerait du malthusianisme ambiant. Plus que jamais l’avenir de la planète se joue dans les villes.

Au terme de ce projet urbain doit être en effet posée la question du gouvernement de la cité contemporaine : se réunir en institution, oui, mais pour quoi faire ? C’est en fait s’interroger et prendre parti sur les bases d’une nouvelle démocratie urbaine, qui allie considérations spécifiques et dessein universel, participation des habitants et décision des élus régionaux et nationaux, compromis locaux et stratégie globale. Enjeu difficile, pari à la mesure de la capitale française.

Paradoxalement, le  » mille-feuille  » politique francilien et les défis parisiens ne sont pas un mauvais laboratoire pour inventer la constitution de la ville de demain. La ville est un tout social, qu’il faut comprendre et traiter dans sa globalité. A ce titre, en effet, le chantier de la capitale est une révolution : sous le Grand Paris s’impose la question urbaine.

Guy Burgel

Professeur à l’université Paris-Ouest-Nanterre-la Défense

Auteur de  » La Revanche des villes  » (Hachette, 2006)

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