L’homme du fleuve

(c) Le Monde, 2009. Jérôme Fenoglio.

Le projet d’Antoine Grumbach d’étendre le Grand Paris jusqu’au Havre, autour de la Seine, a été retenu par le président de la République. L’architecte y a concentré toutes ses passions, pour l’histoire, la géographie ou l’espace public

Ce jour-là, plus occupé à parler qu’à conduire, Antoine Grumbach a mis un moment à réaliser que sa voiture, contre toute logique, l’avait emmené sur les quais de Seine.  » Je ne passe jamais par là d’habitude « , s’amusait-il, comme étonné que son inconscient ait fini par se laisser imprégner à son tour par le fleuve qui absorbe ses pensées. La Seine est la grande affaire de l’architecte depuis sa sélection parmi les dix équipes conviées en 2007 à réfléchir à la physionomie de l’agglomération parisienne dans trente ans. C’est même sa cause personnelle depuis que Nicolas Sarkozy a largement cité dans un discours, fin avril, sa proposition d’ordonner le développement de la métropole autour de  » l’axe nourricier  » du fleuve jusqu’au Havre, port industriel et station balnéaire de ce Grand Paris du futur.

Depuis cet adoubement présidentiel, Antoine Grumbach passe le plus clair de son temps à défendre cette idée nommée Seine Métropole. Pour préserver sa limpidité des eaux troublées dans lesquelles surnage le projet de loi sur le Grand Paris, porté par le secrétaire d’Etat Christian Blanc, il sait qu’il ne pourra se passer de l’adhésion populaire. Alors il s’est lancé dans une tournée de réunions publiques où il peut mesurer les frilosités des élus, mais aussi  » l’empathie  » que déclenche son projet.

Ce jour-là, donc, la Scénic cabossée de ce père de famille tardif se dirigeait vers Rouen, où l’architecte devait se produire devant des patrons. Au long de la route, Antoine Grumbach ne cessait d’entrecouper les épisodes de sa vie par des analyses des paysages traversés. Comme si le cours du fleuve avait fini par épouser les méandres de sa propre existence. Comme s’il avait fallu les 300 km de ce projet à très grande échelle pour y déposer toutes les convictions, les expériences, les anecdotes et toutes les lectures charriées par sa longue carrière.

A sa source, il y a l’engagement hérité de l’histoire d’une famille juive et résistante. Antoine Grumbach est né  » par hasard  » à Oran en janvier 1942, parce que ses parents avaient fui la métropole et cherchaient à rejoindre de Gaulle en embarquant dans un port d’Afrique du Nord. Son père ne l’a porté que quelques jours avant d’être dénoncé, livré par la police française aux Allemands et déporté au camp de Sachsenhausen, où il est mort.  » Cette culture de la Résistance est structurante chez moi : j’ai appris à me bagarrer très jeune « , dit l’architecte.

Ce goût du combat politique se retrouve chez le jeune dirigeant de l’UNEF qui, dès 1964, mène la grève aux Beaux-Arts pour y dépoussiérer les études d’architecture. C’est le temps où, au sein d’un groupe d’élèves très militants, Antoine Grumbach se lie avec Roland Castro et Christian de Portzamparc.  » Nous voulions que les Beaux-Arts ne se contentent pas de nous apprendre à dessiner des palais, se souvient-il. Nous exigions que la question du logement social entre dans les enseignements, et nous avons obtenu gain de cause.  » Il est le premier élève à obtenir son diplôme en réalisant une étude sur l’espace public, celui de Montmorency (Val d’Oise). Dans tous ses projets, et notamment dans les quartiers difficiles où il est intervenu par la suite, l’architecte s’est toujours efforcé de  » restaurer cette évidence, qui a tendance à se perdre, d’un espace commun « .

La force de cet engagement n’a jamais érodé les rives qui le canalisent. D’un côté, la culture.  » Grumbach, c’est mon Wikipédia, sourit l’ami Roland Castro. Comme je ne vais pas sur Internet, je m’adresse toujours à lui quand j’ai une demande précise. Entre nous tous, il est celui qui a le plus oeuvré pour réconcilier le métier d’architecte avec la fonction d’intellectuel.  » Aujourd’hui, comme à l’époque où il alimentait ses réflexions en courant d’un séminaire de Barthes à des cours de Lévi-Strauss ou d’Althusser, l’architecte n’avance jamais un argument sans citer un livre. C’est d’ailleurs en lisant Michelet, il y a cinq ans, qu’il a trouvé la citation de Bonaparte à l’origine de son travail sur Seine Métropole :  » Paris, Rouen, Le Havre, une seule et même ville dont la Seine est la grande rue.  »

L’autre rive est constituée par l’histoire et la géographie.  » Il a toujours insisté pour que l’on connaisse parfaitement tout ce qui a pu façonner un site, avant d’y intervenir « , dit Agnès Vince, ancienne élève devenue sous-directrice du littoral au ministère de l’écologie. Chacun de ses chantiers emblématiques a été marqué par cette volonté de faire apparaître l’histoire, d’en maintenir les traces, voire même de l’inventer si elle venait à manquer. C’est cette obsession du contexte qui le différencie le plus des architectes stars, fabricants de très beaux objets. Lui se voit avant tout comme un  » réparateur  » qui n’utilise rien de plus pour ses projets que ce qui se trouve déjà là.  » Je n’aime pas faire de la gymnastique entre deux immeubles mitoyens pour montrer à quel point le mien sera plus réussi. Je préfère les chantiers qui nécessitent de longues études préalables.  »

Etudes : le mot plaît au professeur qui n’a jamais cessé d’enseigner jusqu’à cette rentrée, où il est atteint, à 67 ans, par la limite d’âge. Ces dernières années, l’architecte a souvent loué un minibus pour emmener ses étudiants parcourir chaque chemin de la vallée de Seine, ausculter les stratifications de ce mélange intime de géographie et d’histoire.  » Quand la consultation a été lancée, grâce à ce travail, je savais déjà précisément ce que je voulais proposer.  » Antoine Grumbach estime aussi avoir été le seul à répondre aux questions posées, grâce à son choix de la grande échelle et de  » l’évidence géographique  » de la vallée de Seine.  » Le fleuve rend à la métropole l’identité que l’expansion radioconcentrique lui a fait perdre « , dit-il, en rappelant que  » toutes les grandes villes ont un débouché maritime « . Pour lui, c’est la taille de cette cité discontinue qui permettra de concilier  » nos envies d’intensité urbaine et la proximité de la nature « .

Au sein du groupe des dix architectes sélectionnés, il a retrouvé Roland Castro et Christian de Portzamparc. Ce dernier doit prendre la tête de l’association en cours de constitution pour peser sur les décisions politiques. Ce soutien ne sera pas superflu pour pousser Seine Métropole, en butte à des critiques de la part de collectifs locaux qui déplorent sur le Web que le  » Grand Paris avale l’aval de la Seine sans l’aval des Normands « . Mais surtout à l’hostilité des caciques socialistes des deux régions normandes, et singulièrement de Laurent Fabius, président de la communauté d’agglomération rouennaise.

Face à ces obstacles, Antoine Grumbach, soutenu par le président de la République et le maire UMP du Havre, se contrefiche de passer pour le maillon urbanistique de l’ouverture sarkozyenne.  » Je reste de gauche, mais les socialistes ont trop tendance à s’enfermer dans une opposition stérile. Et que pèsent ces calculs politiciens face à la nécessité d’avancer sur un projet de quarante années ?  » Le disciple de Braudel a appris que les longues durées peuvent être les alliées des architectes.

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