Meilleurs souvenirs du grand Paris

© 2009, Revue « Criticat no 4 », David Liaudet

Paris1Une vue d’avion pour commencer. Voici une carte postale qui veut montrer la ville dans son ensemble, entreprise impossible avec Paris. Pourtant, la tour Eiffel est bien là, de même que l’ancien Nouveau Paris, celui du Front de Seine. Sur ce plateau de la modernité passée s’élève un chef-d’œuvre: la tour Totem d’Andrault et Parat, jeu de cubes suspendus au principe constructif affiché. Il ne faut pas oublier les halls d’immeubles comme celui de la tour Perspective, et la surprenante façade rouge de l’hôtel Nikko. Le plus étonnant avec cette carte postale, c’est qu’elle est récente. Au dos, une image en noir et blanc repère avec des pastilles numérotées ce que l’on voit dans ce paysage. C’est troublant, elles indiquent l’École militaire, les Invalides mais un seul bâtiment parmi les dizaines du Front de Seine. Signe des temps: on montre, mais en même temps on renie.

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Albert Monier signe cette carte postale juste sous le sens interdit. e’est à ma connaissance l’un des très rares photographes à agir ainsi. Il a fait un travail remarquable, tant du point de vue du choix des lieux photographiés que de la qualité d’édition. Ici, la tour Maine-Montparnasse, ce monolithe noir planté dans Paris qui, depuis son bar à la déco pompidolienne, offre une vue sur la ville sans pareille. Albert Monier a choisi de placer la tour en vis-à-vis d’immeubles haussmanniens. Ses 210 mètres de verre fumé surgissent d’un coup. C’est puissant. Street View sur Google Map nous propose aujourd’hui quasiment le même point de vue, à l’angle de la rue Pasteur et du boulevard de Vaugirard. La colonne Morris a disparu et les arbres ont poussé. J’essaie de lire à la loupe les affiches et ne déchiffre qu’une publicité pour La Belle au bois dormant. On reconnaît le logo de l’Opéra de Paris mais rien ne permet de dater l’image.

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Les pyramides ont toujours bien poussé. L’une des dernières au cœur du Louvre, certaines en bord de mer, comme à La Grande-Motte. n yen a une inversée au Mans, mais voici celle de Bobigny. C’est la préfecture, livrée en 1971 par les architectes Binoux, Folliasson et Rueq. La carte postale est estampillée Lyna, grand éditeur de sujets de banlieue. C’est le type même de carte postale que je recherche. Une architecture très brutale, d’un modernisme affiché et à la plastique sculpturale. Le cadrage de l’image la tempère un peu avec ces dahlias au premier plan, mais rien n’y fait, c’est dur. On devine des terrasses sur chacun des escaliers, les arbres sont encore jeunes. Là aussi, ont-ils poussé? Au dos, l’expéditeur écrit, en 1976: «ce matin Christophe m’a mordu sur le côté du ventre». On ne dira jamais assez l’étrangeté des correspondants.

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La 403 se gare devant l’immeuble, rue Alfred-de-Musset à Fontenayaux-Roses. Des enfants qui jouent s’approchent en curieux et voient surgir du véhicule un type encombré de matériel dont ils ne connaissent pas l’usage. Ils posent des questions, interrogent le photographe qui travaille pour André Leconte, éditeur de cartes postales. Mais l’homme doit faire son travail, il est venu immortaliser les nouveaux immeubles, pas les enfants. Il les garde tout de même pour mettre un peu d’animation dans son cliché. Dans le groupe, un garçon tient un pistolet qu’il pointe vers l’un de ses camarades, lequel s’éloigne.Quel drame se joue là? Est-il exclu ou répond-il simplement à l’appel d’un parent? Jeu des visées, deux autres enfants fixent le photographe. Le correspondant a écrit au dos de la carte postale: « On ne subit pas l’avenir, on le fait. » Lequel de ces enfants a fait son avenir sans rien subir de la transformation de nos villes? La carte date de l’époque où le logement social s’affiche, s’édite, s’envoie. C’était il y a quarante ans.

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Nanterre, le carrefour de la Boule. Une Renault 16 dessinée par Philippe Charbonneau attend son tour au feu. Deux rampes métalliques se croisent au milieu du cadre défini par les lampadaires. Il faut croire que les nœuds routiers étaient suffisamment spectaculaires pour qu’un éditeur choisisse d’en faire une image qui dit de Nanterre sa modernité, toute tournée vers l’automobile et la fluidité. Elle dit aussi la possibilité d’être fier de sa ville, grâce à des lieux comme celui-ci. J’aime cette image, comme les photographies de Thomas Struth et les bilder de Hans-Peter Feldman. La barre blanche s’impose, alors que la vieille ville glisse sous le toboggan. Souvenir d’un semblable à Rouen, et de la voiture de mon père sautant sur les raccords des tôles. Badaboum, badaboum, badaboum. Le feu tricolore a dû jouer pour déclencher la prise de vue. Il est vert, ça bouge et c’est flou. Il passe au rouge, tout s’arrête et l’image se fixe pour toujours, au moins pour le temps de vie d’une carte postale.

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Cèdres. Je suis certain qu’elle a reçu un autre nom avec les années, cette place. Les habitants rebaptisent vite les lieux à leur manière, souvent bien différemment des noms officiels. Place de la Boule? À quel architecte doit-on ces cubes bruns aux jardinières lourdes et larges? Le chantier vient d’être livré et les nouveaux habitants n’ont pas eu le temps de les planter. La fontaine ne fonctionne pas encore. Jean-Étienne Pinet, le photographe, est nommé sur cette carte Lyna. Il devrait pouvoir nous dire son point de vue, son choix éditorial, évoquer cette époque. Cette carte a été expédiée en 1982 par Pépère et Mémée. Elle a rempli son office, dit son lieu. Elle a été choisie avec soin. La fontaine y est pour quelque chose, c’est certain. Une fontaine, même moderne, c’est un paysage digne d’être envoyé, comme une place de village.

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Au pied des tours d’Émile Aillaud à Nanterre. La carte postale offre une moitié de parking verdoyant et du bleu doux. C’est beau. C’est le désir du ciel. On retrouve Monsieur Pinet, le photographe. Derrière, on devine les immeubles conçus par Jacques Kalisz. Malgré la particularité des bâtiments, l’expéditrice n’en fait pas grand cas. Soit le lieu est déjà connu du destinataire, soit l’image parle d’elle-même. Il est d’ailleurs très rare que les correspondants se fassent critiques des lieux qu’ils expédient. Une croix sur une fenêtre suffit à s’approprier l’image, à s’y installer et à inviter le correspondant dans un jeu de localisation. Je suis là. M’y vois-tu? Certaines cartes, comme celle-ci, semblent même faites pour ça. Encore une carte postale Lyna expédiée tardivement, en  1988.

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Pour en finir avec le très Grand Paris, imaginer le Far West si proche. Le Havre comme frontière et la porte Océane d’Auguste Perret comme limite ultime de la capitale. Là, au fond de l’image, le paquebot France et la mer. Elle viendrait alors jusqu’à Paris, où il y a déjà une plage … Dans un film intitulé Le Cerveau, une copie réduite de la statue de la Liberté voyage par la route depuis Paris jusqu’au Havre, qui évidemment en est le port. La statue a échoué à Barentin, dans la banlieue de Rouen, sur un carrefour d’une zone commerciale. Le rêve s’est évanoui. Que seront les cartes postales du nouveau Grand Paris? De quelles architectures feronsnous des images, à moins que, oui, certaines architectures ne soient déjà que des images.

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