Rien que du neuf!

© Revue Urbanisme, Jean-Michel Roux, n° 367, juillet-Août 2009

Il faut dire un mot de la mise en scène. Dans une longue galerie, dix petites chapelles privées sont alignées. Dans chacune, l’officiant dit sa messe, en boucle et sur écran. Les parois sont couvertes d’images saintes. On remarque quelques objets cultuels en trois dimensions. On peut appuyer sur des boutons pour éclairer les cryptes. On trouve de l’hermétisme, des nez rouges, et aussi des exposés raisonnés mais elliptiques. Des tronçons grandeur nature du Moyen Âge, survivants du musée des Monuments français, dominent ces miniatures du XXI » siècle à bâtir.

Nous n’en sommes qu’aux premières impressions, même avec les synthèses et les catalogues mis à la disposition du public. Impossible d’ailleurs de prendre certaines démarches, sinon peut-être en rassemblant, en lisant et en commentant les travaux complets de chaque équipe. Mais c’est un monachisme à créer, pour les prochains siècles. La consultation veut  » examiner la question urbaine sous tous les angles ». Il reste pour l’instant des images et leurs architectes, dans les affiches, dans l’exposition et dans les médias. Il faudra fouiller profond pour retrouver des traces des autres contributions. Le diagnostic manque, par exemple le simple fait que, malgré des performances productives estimables, la croissance quantitative de l’Île-de-France, en habitants et emplois, est modérée et, par certains aspects, déséquilibrée.

Depuis le schéma directeur de 1965, le vocabulaire et les représentations ont changé. Moins d’emprunts à l’art militaire, plus aux sciences du vivant: pores, rhizomes, noyaux, éponges, plans conçus comme des agrandissements de coupes tissulaires, beaucoup de vert, Kyoto oblige. Partout la certitude que la densité engendre l’urbanité (l’inverse serait plus vrai) et que cette urbanité culmine avec la figure totémique de la tour. Pour résumer: il faut compresser le bâti, et détendre les champs et les forêts.

Ainsi, de grands vaisseaux spatiaux se posent sur la métropole. Certains laissent un trou au milieu, où se perpétue le Paris historique, d’autres non. Les productions des soixante-dix dernières années sont froissées comme des brouillons ratés. C’est mérité, chacun en convient. Des évidences fort anciennes sont rappelées, de façon assez vaniteuse mais utilement tonitruante, et des idées connues sont redesinées : les terrains abondent s’ils sont aménagés; un maillage plus serré de transports en commun s’impose; on peut relooker les grands ensembles et le tissu pavillonnaire; l’agriculture et la forêt font partie de la politique urbaine; la basse Seine peut prolonger la métropole. Puis chaque architecte choisit ses sites et nous donne sa vision idéale du port de Gennevilliers, de la boucle de Vitry, de la gare Paris Nord, de Montparnasse ou de l’Île de la Cité. Les journaux ont saisi l’aubaine, ils couvrent leurs pages de ces images dont le caractère commun est de ne laisser voir aucune trace de vie humaine. Les Franciliens y cherchent vainement une terrasse où prendre un café, et peuvent espérer qu’on épargnera leur logis.

Est-ce le Grand Paris de demain? Sans doute pas. La consultation ne fournit ni mode d’emploi, ni calendrier, ni scénario d’application, ni analyse de la demande sociale, ni prévisions technologiques. La moindre estimation laisse présager des investissements techniques et fonciers pharaoniques. Seule est limpide la confiance exprimée par les exposants dans leur propre design. En somme, l’exposition peut se suffire à elle-même. C’est l’apogée de l’urbanisme d’écran. Cependant l’effet d’annonce peut être salutaire, pour créer des maîtrises d’ouvrage et orienter les capitaux. Les grandes rocades de transports en commun, inscrites dans les plans depuis plus de quarante ans, cherchaient toujours leur financement: le président va créer un fonds. Il faudra encore des décennies de travaux.

Les maîtrises d’ouvrage urbaines: c’est la question centrale. Les équipes consultées, à une exception près, ont presque parfaitement contourné la question prioritaire de la gouvernance. Le Grand Paris reste acéphale, bloqué par une dissémination archaïque des pouvoirs, seul de son genre parmi les métropoles de cette taille, avec une distribution très inégale des attentions publiques et de la citoyenneté. Derrière la satisfaction affichée par les grands féodaux de la Régioncapitale, toutes tendances politiques confondues, on ne peut que voir un consensus conservateur. La prospective urbaine, chez nous, a ses beaux jours derrière elle, aux alentours de 1900, disons.

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