Interview Paul Chemetov, architecte, urbaniste

Propos recueillis par Denis Demonpion © Le Point, 2008

Paul Chemetov* est le président du conseil scientifique chargé de superviser la consultation internationale sur l’avenir du Paris métropolitain, confiée à dix cabinets d’architectes par Nicolas Sarkozy.

Le Point : Comment se présente le Paris du futur ?

Paul Chemetov : La question de la métropole parisienne est ancienne, mais a du mal à accoucher, alors que la ville de Paris comme capitale est une évidence. Le peuplement d’une ville n’en fait pas une métropole. L’Ile-de-France compte 11 millions d’habitants, mais le coeur battant, c’est Paris et la métropole, les 6 ou 8 millions de personnes qui vivent au centre. D’où l’inadéquation actuelle entre la réalité urbaine et économique et la découpe administrative. Le plan Delouvrier de 1961, visant à réorganiser Paris et la banlieue, a sauvé la ville ancienne. La seule erreur monumentale a été de construire le périphérique, qui a corseté Paris dans des limites trop étroites. Il n’est pas question de l’étendre pour en faire 30 arrondissements. Boulogne, Saint-Denis, Montreuil ont 100 000 habitants chacune. Vous ne pouvez pas traiter avec elles comme si c’étaient des va-nu-pieds. Il faut inventer un système de gouvernement qui permette de gérer ensemble les affaires communes.

Qu’attendez-vous de cette consultation d’architectes ?

A Paris, on a une vie favorisée, avec un métro très efficace. C’est loin d’être le cas pour les habitants de l’Ile-de-France, qui, en raison du manque crucial de logements abordables, sont obligés de passer parfois plus de deux heures dans les transports pour se rendre au travail. Il suffit de prendre le RER ou l’automobile pour se rendre compte de cet enfer. Afin de faire fonctionner ce magma central, le maillage des lignes doit être revu et les noeuds existants de transports renforcés d’équipements.

De la vitalité de la métropole parisienne dépend celle des autres métropoles françaises comme Lyon, Marseille, Toulouse ou Lille, qui, sans cela, risqueraient de se trouver aspirées par les capitales des pays voisins-le Benelux, l’Espagne, l’Italie, etc.-, Nantes se retrouvant confinée à un réduit breton. La métropole parisienne doit être un point d’équilibre comme un mobile de Calder. Il y va de la dynamique des forces.

En quoi consiste votre mission d’« orientation des travaux » des architectes ?

Les objectifs sont de trois ordres : mutualité pour la mise en commun des ressources ; polarité, car l’agglomération procède d’une activité multipolaire ; mobilité pour rétablir des moyens de transport autres qu’automobiles. Nous vivons sur une croute terrestre finie et il n’y en aura pas d’autre. Penser cette situation est un renversement intellectuel complet par rapport à tout ce qui existe. Je ne plaide pas pour le misérabilisme, mais comment transformer positivement la situation avec des ressources limitées ?

La réponse est-elle dans la construction de tours ?

En France, en trois générations, on est passé d’un pays rural à un pays peuplé de 80 % d’urbains. La brutalité de cette mutation est comparable au choc d’une guerre. Il suffit de voir le nombre de victimes sur les bas-côtés. L’usine du XXIe siècle, c’est la ville, le « laboratoire de l’humanité », comme disait Marx. Que faut-il faire ? Arrêter de construire ? Eriger des villes nouvelles ? Bâtir à la campagne ? On ne va pas régler l’essentiel des problèmes avec des tours. A cause de l’énergie qu’elles consomment pour transporter les matériaux, les ascenseurs et l’entretien. Sans parler de la résistance aux vents. Une tour d’un mile de hauteur, soit 1 632 mètres, comme le rêvait Frank Lloyd Wright, est un gouffre financier. Mais un immeuble d’habitations de 50 mètres-la hauteur de la tour Saint-Jacques-n’est pas une tour. De même, des tours de 100 mètres ne seraient pas choquantes dans le paysage parisien, à condition que ce ne soit pas devant Notre-Dame. Question de travail et de bon sens !

*Titulaire du Grand Prix national d’architecture 1980, Paul Chemetov, 80 ans, a réalisé le ministère de l’Economie et des Finances, l’aménagement du tramway de Bobigny, le palais omnisports à Metz et l’ambassade de France à New Delhi (Inde).


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