Paris métropole. Formes et échelles du Grand-Paris

  • Jean-Claude Garcias © D’Architectures, n°176 Octobre 2008, p 26-27

On connaît les défauts des livres d’urbanisme sur Paris : volontarisme (yaka, fokon); nostalgie d´un pouvoir fort (ah ! sous Delouvrier !) comparaisons abusives (mais ça marche en Hollande, ça ce fait à Dubaï); et surtout aveuglement devant les formes urbaines constituées dans le temps long, le « bordel » vu par de Gaulle depuis son hélicoptère. Le dernier livre de Philippe Panerai échappe à ces travers (encore que sur le comparatisme…) dans le mesure de la carte orange bien sûr, mais aussi le triangle des 3 M et les repères (les armer ?) des villes royales.

Après la révision du SDRIF, les annonces présidentielles, la création d’un secrétariat d’État, les grandes manœuvres de la Défense et le concours d´idées sur le Grand-Paris, le timing de la publication de Paris métropole semble parfait. S’il n’est pas assuré d’être lu à l’Élysée, parcouru à la Région ou feuilleté à l’Hôtel de Ville, Panerai peut compter en vendre au moins vingt et un exemplaires et dix aux équipes retenues. Mais c’est tout sauf un livre de circonstance : la force de Panerai est de vouloir comprendre avant de prétendre orienter. Il s’inscrit consciemment dans un courant minoritaire de la littérature sur Paris, illustré récemment par Fourcaut, Offner, Burgel, Pinon, Chemetov et Gilli; celui d’une réflexion plus soucieuse que de signaux médiatiques (le débat sur les tours) ou de gouvernance (le fameux échelon de pouvoir intermédiaire).

Divisé en sept chapitres entrecroisant constats et propositions, Paris Métropole s’ouvre par un développement sur la densité, sujet auquel Panerai réfléchit depuis longtemps. Il démontre sans peine qu’elle est « variable » qu’une « même densité peut prendre des formes différentes » et que « le bon habitat n’est pas forcément le moins dense », en égratignant au passage le discours politiquement correct qui prône théoriquement la densité en dé densifiant dans les faits. Viserait-il l’Anru ? Le chapitre « Échelles et limites » semble vouloir réfuter l’agrandissement du centre « par homothéties » dupliquant le schéma haussmannien ; il est sans doute exact que Nanterre et Versailles seraient plus difficiles à digérer en 2010 que Vaugirard et Passy ne l’ont été en 1860. Mais la prégnance du dessin radioconcentrique est telle que Panerai nous convie à réfléchir sur un Grand-Paris l’inscrit dans un cercle de 7 kilomètres de rayon à partir de Notre-Dame, dit aussi « ville du Vélib », même si les conditions de circulation de la petite reine différent radicalement de la rue Rambuteau à Puteaux ; un Grand-Paris 2 de 12 kilomètres de rayon, appuyé sur l’A 86 et ressuscitant peu ou prou feu le département de la Sienne ; un Grand-Paris 3 de 20 kilomètres de rayon , dit « ville-métropole », englobant de rayon impliquant un redécoupage des régions limitrophes. Les numéros 2 et 3 semblent se partager les faveurs de l´auteur.

Le chapitre « Géographies », avec une belle carte des vallées limitées à la cote 60 NGF, rappelle qu’une partie des maux de la métropole tient à l’ignorance (ou au mépris ?) manifestée par les infrastructures récentes à l’égard du relief et du fil de l´eau. L’auteur en tire la conclusion étrange qu’une « ponctuation » de tours mettrait en valeur le grand paysage, renouant avec la pratique de le Nôtre ou des ingénieurs de l’enceinte… Spécialiste mondial de l’îlot et de la grille, Panerai n’a pas de mal à démontrer que leur simplicité géométrique permet densification et substitution d’usage, donc que le pavillonnaire traditionnel et les architectures populaires dans le Grand-Paris. Ah, les beaux îlots 70 x 190 du Blanc-Mesnil! Théoricien de la patience (dix ans au moins) et le respect des habitants. Pour une véritable stratégie de fractionnement et de substitution, il préconise des démolitions « inférieures à 10% du parc ». Que les forcenés de la démolition lui répondent !

Jusqu’ici rien que de très informé et de très raisonnable. On sera plus réserve sur les chapitres 5 et 6 qui traitent de la mobilité et qui prêtent à un système technique (les transports en commun) des vertus démocratiques (cohésion sociale, qualité de la vie urbaine pour tous) que restent à démontrer. Lointainement inspiré des exemples de Londres, New York et Shangai, Panerai fait le choix pour le Grand-Paris d’un « métrophérique associé à l’A 86 ». Il s’agirait d’une sorte de super RER koolhaassien de 75 kilomètres, suspendu à 6 mètres au-dessus des deux fois deux voies de l’autoroute. Notre urbaniste n’est pas loin de présenter ce système (élaboré avec Xavier Fabre) comme une panacée. Il en fait la couverture du livre et le reproduit deux fois dans le chapitre 5 : d’abord l’emplacement des gares, douze stations omnibus tous les kilomètres ; ensuite, les grands équipements desservis, du centre commercial à la forêt (même si le bois de Boulogne a disparu) en passant par l’université ou le business park.

On comprend bien que le tracé s’inscrit entre l’œuf du périf et la patate de la tarification RATP, et qu’il utilise « une assiette foncière déjà pour l’essentiel acquise ». Mais on doute qu’il puisse offrir « une surprenante promenade en balcon sur le Grand-Paris ». Outre que ce métrophérique circulerait probablement dans un boudin vitré sale ou tagué, les ingénieurs ne nous ont pas habitués à beaucoup de finesse dans le traitement des elevated roads et sopraelevate. Cet hymne à la modernité (le retour de l’ingénieur Bertin ?) se conclut étrangement par un « Envoi » swiftien, pages 167-168. Sans doute une machine de guerre antiprogrammation, qui se présente sous la forme d’un programme manique proposé aux décideurs et aux techniciens, éventuellement aux apprentis urbanistes. Pince-sans-rire, Panerai liste toutes les « fonctions » d’une grande place du Grand-Paris, susceptible d’accueillir une foule d’activités les plus diverses, du « manège pour enfants » aux « rassemblements hebdomadaires alternés du parti populaire kurde et du parti communiste turc » au dessus d’une station d’interconnexion type métro « pour cinq lignes ». Le métrophérique permettra-t-il un jour de cloner la place de la République ?
Le dernier chapitre (le seul sans doute que liront les décideurs) est consacré aux « formes de la gouvernance métropolitaine ». Après une réjouissante satire du SDRIF de 1994, qui « choisit de fait la maison et l’auto plutôt que l’immeuble et le train » et qui « déteste l’idée de centre à tel point que Paris, le centre majeur de l’agglomération, est volontairement ignoré », Panerai s´en prend plus prudemment à celui de 2007 : « l’art du non-choix atteint ici des sommets ». Puis il propose derechef un mixte des Grand-Paris 2 et 3. Soit une « polycentralité hiérarchisée » en rupture avec le schéma radioconcentrique qui maintient les inégalités ». Bel oxymore, où le vocable polycentralité reconnaît qu’il est impossible de gérer 8 millions d’individus depuis un centre unique et où la hiérarchisation signifie que certaines communes sont plus égales que d’autres. La dernière phrase du livre entonne à nouveau le péan des TC : « La carte d’un Grand-Paris plus juste et plus solidaire sera le plan de ses transports en commun ». Joliment dit, à cela près que l’urbanisme de la mondialisation vise davantage à l’efficacité qu’à la justice. Reste à convaincre les Parisiens sur les deux rives du périf et les diverses strates du pouvoir d’Était que luttent à front renversé : les héritiers des Girondins pour une autorité unique, ceux des Jacobins pour l’autonomie des communes.

Paris métropole. Formes et échelles du Grand-Paris, Paris, éditions de La Villette , 2008, 246 pages, nombreuses cartes et illustrations en couleur, bibliographie, abréviations et sigles, 20 euros.

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