Jean Nouvel  »L’architecte est un kleptomane »

Michèle Leloup,© L’Express

La climatisation américaine a eu raison du crâne le plus célèbre de France, après celui de Fabien Barthez. Et c’est enrhumé, mais auréolé du prix Pritzker, l’équivalent du Nobel de l’architecture, que Jean Nouvel est rentré de Washington. Ces derniers mois ont été « nouvéliens » en diable : présentation du musée du Louvre à Abou Dhabi, qu’il a imaginé ; participation, avec neuf autres agences françaises et européennes, au groupe de réflexion sur le Grand Paris ; lauréat de la tour Signal à la Défense ; nomination comme commissaire de l’exposition consacrée au sculpteur César, son ami, qui se tiendra à la Fondation Cartier, à Paris, du 8 juillet au 26 octobre. A 62 ans, Jean Nouvel, qui depuis trente ans cherche à élargir le champ de l’architecture, entretient un lien étroit avec l’art.

Vous avez été retenu pour participer à la mission de réflexion sur le Grand Paris. Vous avez gagné le concours de la Défense, avec la tour Signal. Quelle vision avez-vous du Grand Paris ?

Je souhaite ouvrir la réflexion sur ce sujet à beaucoup de personnalités extérieures, notamment Jean-Marie Duthilleul [architecte et directeur de l’aménagement à la SNCF], avec lequel je suis en train de repenser la gare d’Austerlitz, et Michel Cantal- Duparc, qui a participé à Ban-lieues 89. Au fond, la question est celle-ci : une ville peut-elle se dessiner ? Moi, je considère que beaucoup de choses sont déjà là et qu’il n’est pas question de brutaliser la ville, comme on l’a fait à l’époque d’Haussmann. D’où l’importance des hommes politiques. J’espère qu’on va pouvoir discuter avec eux de la façon dont la ville doit évoluer. Si tous les partis pouvaient se mettre autour d’une table et en parler, ce serait du jamais-vu ! Et si la France pouvait être capable de proposer une autre façon de construire la cité, au moins de la faire évoluer, ce serait bien. On oublie toujours qu’une ville que l’on imagine dans trente ans est déjà présente à 70 %. On ne passe pas du blanc au noir d’un seul coup. Il y a toujours une mutation. Dans ce chaos urbain, beaucoup de choses ont pris racine, beaucoup de liens se sont tissés, il faut donc travailler à partir de là. Partir de l’analyse, comme le disait Michel Foucault. Plus une idée est générale, disait-il, plus elle est creuse, ou c’est un lieu commun. Or nous sommes plutôt pour des lieux qui ne soient pas communs en architecture !

Comment fait-on pour projeter une ville à trente ans ?

N’oublions pas que l’on construit également pour le présent. Chaque fois que l’on a voulu être dans l’utopie, on a fait des bêtises. Il n’y a aucune thèse valable sur la ville du XXIe siècle. J’ai toujours dit que l’architecture se pensait par rapport à ce qui existait déjà. 90 % des architectes traditionnels refusent de considérer que ce chaos qui s’est mis en place, en quelques décennies, doit être pris en compte. Une vie est née à l’intérieur. Et cette vie possède une charge affective qu’il est impossible de balayer d’un revers de main. L’utopie, c’est juste une lumière vers laquelle on va.

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