Grand Paris, grand défi, gros soucis

Bertrand Le Gendre. © Le Monde tout droit réservés

 

Capitale du XIXe siècle, Paris n’en finit pas de courir après son passé. New York l’a depuis longtemps éclipsée comme ville symbole, et Londres lui fait constamment la leçon. Nicolas Sarkozy s’en inquiète. Le président de la République sait qu’à l’heure de l’économie-monde un grand pays doit s’identifier à une grande métropole, sous peine de déclassement. D’où son projet de Grand Paris.

 

 

Il est plus que temps de revivifier l’espace francilien, estime M. Sarkozy. De desserrer l’étau du périphérique, qui ampute la capitale de son hinterland naturel. De lever les obstacles qui entravent la croissance économique de l’Ile-de-France. Obstacles politiques, institutionnels, psychologiques… En un mot, de réveiller la belle endormie.

Cette tâche a été confiée à un nouveau secrétaire d’Etat, chargé du développement de la région capitale, Christian Blanc, qui a la réputation d’être un habile négociateur. Son entregent ne lui sera pas inutile pour accorder les violons d’une myriade d’acteurs qui, tous, ont leur mot à dire : l’Etat, la Région, la Ville de Paris, les sept conseils généraux d’Ile-de-France et ses 1 300 maires…

En plus de cet enchevêtrement politico-administratif, Christian Blanc aura à surmonter deux obstacles de taille : le dogme de la décentralisation, qui fait de chaque édile un souverain en son royaume ; et la religion de l’écologie qui, sous prétexte de préserver l’environnement, complique – retarde, bloque… – les grands projets de développement.

Morcelée, polycentrique, l’organisation de la région métropole doit être repensée. Elle date de 1964, et, le temps passant, la plus vaste des régions françaises (11 millions d’habitants) est devenue ingouvernable. En 1964, quatre entités ont vu le jour en lieu et place du département de la Seine : Paris, les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne. Le Grand Paris de 1929, celui que les pouvoirs publics voudraient peu ou prou reconstituer aujourd’hui, avait vécu.

Ce découpage, cet émiettement, était dans l’air du temps. Sursaut antijacobin, il avait ses hérauts et sa Bible : Paris ou le désert français, de Jean-François Gravier (Flammarion, 1947), un livre qui a profondément influencé les élites d’alors. La thèse de cet ouvrage, selon laquelle la croissance de la capitale nuisait au développement de la province, a beaucoup fait pour l’éclatement de la région parisienne. Hydrocéphale, la France, disaient les  » graviéristes « , devait être rééquilibrée.

Les lois de décentralisation de 1982 et 1983 ont entériné ce constat. Pour le meilleur : la France souffrait d’un jacobinisme excessif. Et pour le pire : ces lois donnent à chaque collectivité territoriale des pouvoirs étendus sinon exorbitants à l’heure où la croissance d’un pays implique de grands espaces urbains cohérents.

C’est dire si la tâche de Christian Blanc s’annonce compliquée. Sa nomination est perçue comme une incongruité par les  » décentralisateurs « . Comme un retour inquiétant du refoulé jacobin, une menace pour les libertés locales chèrement acquises. Jean-Paul Huchon, le président (PS) de la région Ile-de-France, parle de lui comme d’un  » proconsul « . Et les Verts d’un  » scandale démocratique « .

Lesdits Verts ont beaucoup oeuvré pour figer Paris, donc l’Ile-de-France, dans la naphtaline. Ils se sont opposés avec succès à la construction d’immeubles de grande hauteur dans la capitale, indispensables pourtant à son développement, car Paris étouffe dans ses limites actuelles : 105 kilomètres carrés, contre 1 579 pour Londres.

Comment remédier à cette pénurie de terrains, sinon en construisant des tours d’habitation et de bureaux, à des emplacements adéquats, conçues par des architectes de talent ? La tour Montparnasse et le Front de Seine, dans le 15e arrondissement, deux désastres urbains, ne peuvent servir éternellement de repoussoir.

Le surmoi écologique des élus de la région parisienne freine son développement. C’est vrai aussi pour les transports. Cela fait trente ans qu’a été mis en chantier l’A86, un super-périphérique de 80 kilomètres destiné à faciliter la circulation d’une banlieue à l’autre. Et il n’est toujours pas bouclé, victime de multiples recours en justice, parfois justifiés, souvent inspirés par des égoïsmes locaux.

DELANOË, L’HOMME DE LA SITUATION

Il manque, dans l’organisation de la région métropole, une autorité capable de dominer les intérêts particuliers, à la manière de Paul Delouvrier (1914-1995), devenu, en 1961, délégué général au district de la région de Paris.

Le parallèle entre Christian Blanc et Paul Delouvrier, l’archétype du  » proconsul  » gaulliste, est éclairant. Il montre que, comme aux débuts des années 1960, Paris et sa région sont à un moment décisif de leur histoire, même si Paul Delouvrier n’a pas laissé que de bons souvenirs. Au rebours des opinions  » graviéristes  » de son temps, il a eu le mérite de concevoir un  » schéma directeur  » ambitieux pour la région parisienne (les villes nouvelles, le RER…). Mais l’éclatement de celle-ci en de multiples pôles était une erreur, on s’en rend compte aujourd’hui.

Politiquement, la situation dont a hérité son lointain successeur est inextricable. Les élus de l’UMP sont divisés – c’est un défi supplémentaire – sur le sens à donner au Grand Paris de Nicolas Sarkozy. Les uns, comme Roger Karoutchi, le chef de file de la droite francilienne, prônent des formules de coopération souple, librement consentie. Les autres, tel le sénateur Philippe Dallier, sont partisans d’une fusion de Paris et de ses trois départements limitrophes. Jean-Paul Huchon, lui, aborde affaibli son duel avec Christian Blanc. Il a été condamné, en février 2007, à six mois d’emprisonnement avec sursis et, surtout, à un an d’inéligibilité pour  » prise illégale d’intérêt « . Son procès en appel est imminent.

Bertrand Delanoë apparaît du coup comme l’homme de la situation. Le maire (PS) de Paris s’est opportunément démarqué du président de région en expliquant qu’il était prêt à dialoguer avec Christian Blanc. Il sait que Paris, parce que c’est Paris, a tout à gagner à un rapprochement avec ses voisins, décidé par l’Etat. Jusque-là, il devait déployer des trésors de diplomatie pour parler avenir commun avec les élus de la région, tant leur susceptibilité est à vif. Surtout, à la faveur des élections municipales, M. Delanoë s’est débarrassé des Verts, qui ne forment plus, au Conseil de Paris, un groupe charnière. Les tours voulues par le maire se feront, c’est un signe.

 

 

  • Bertrand Le Gendre
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