La bataille du Grand Paris. Oui, mais concretement…

Gurvan Le Guellec, © Nouvel Obs.

Le Grand Paris, pour quoi faire ? «ParisObs» a interrogé quatre spécialistes des transports, du logement, de l’urbanisme et du développement économique. Réponses pas si évidentes.

Sortir de l’urbanisme standard
David Mangin, architecte-urbaniste
«La principale difficulté pour nous est d’échapper à un urbanisme standardisé. Les investisseurs ont tendance à proposer des produits types. Or, plus la collectivité est petite, moins elle est armée pour développer un urbanisme de projets. De par leur taille, les communes de banlieue ont peu de capacité de négociation. Au contraire, un Grand Paris pourrait dire «vous ciblez les meilleurs sites pour les valoriser, mais quels effets d’entraînement sur les communes voisines» ?
Un Grand Paris, ce serait également une capacité de planification urbaine qui manque à l’échelle de la métropole. Aujourd’hui, quand on travaille en région parisienne, on nous dit, «il y aura Métrophérique, il y aura un barreau du RER, il y aura telle infrastructure routière», mais on ne sait pas trop quels nouveaux quartiers ou équipements seront desservis. De même pour la programmation. Faute de capacité de projection, on charge les urbanistes d’inventer des lieux métropolitains. Lourde responsabilité…
Enfin, passer à une logique de Grand Paris, c’est pouvoir construire des immeubles de grande hauteur près des gares et faire muter les grandes zones pavillonnaires. Ne plus avoir des espaces cloisonnés et surspécialisés, mais une ville diversifiée et passante. Trouver les liens entre la ville basse et la ville de la hauteur. Densifler mais offrir en contrepartie de nouveaux repères métropolitains et de nouveaux paysages aux banlieusards : belvédères, terrasses panoramiques et terrasses habitées… Tout est possible et réversible. Avant d’être mises en valeur par Haussmann, les Buttes-Chaumont abritaient une carrière et un dépôt d’ordures.»

Le bon sens des affaires
Pierre Simon, président de la chambre de commerce et d’industrie de Paris (CCIP)
«Le Grand Paris, pour nous, est déjà une réalité. Dans nos structures, puisque la chambre de commerce couvre Paris et les trois départements de petite couronne. Et dans notre action. Sur nombre de dossiers, nous sommes obligés de réfléchir au niveau de la métropole. Je pense à l’implantation des centres commerciaux. Si une grande surface s’installe à Aubervilliers, cela concerne en priorité le tissu commercial parisien. Inversement, quand la mairie de Paris nous demande notre avis sur sa politique de circulation, nous nous tournons naturellement vers les artisans de petite couronne. Ce sont les premiers concernés.
Autre exemple : l’immobilier d’entreprise. Quand nous prospectons à l’étranger pour faire venir les grandes entreprises étrangères, nous leur vendons la marque «Paris» qui est extrêmement connue, autant que le Coca Cola ou les jeans Levi’s. Qu’il s’agisse de Paris-8e, Paris-la-Défense ou Paris-Stade de France, cela leur importe peu. Le problème, c’est qu’en arrivant sur le terrain, elles se retrouvent confrontées aune pluralité d’acteurs, et donc de réglementations (fiscalité, urbanisme…). Bref, il y a un complet décalage entre la logique des affaires et la réalité institutionnelle.
Le minimum pour nous serait que le Grand Paris simplifie le paysage et devienne responsable des questions d’aménagement. Que l’on puisse mettre en place des zones d’activités intercommunales et des infrastructures de transports à vocation métropolitaine, et non seulement locale. Ce n’est pas Paris qui pose problème, c’est Pans métropole qui manque d’ambition.»

Définir enfin des priorités
Jean-Pierre Orfeuil, spécialiste des transports, à l’Institut d’urbanisme de Paris
«Le petit Paris n’est sûrement pas efficient. Comme on n’arrive pas à financer ce dont on a vraiment besoin, parce que c’est cher, on saupoudre les financements en faisant aboutir des projets moins utiles. L’exemple de l’Orbival est le plus probant. L’Orbival, c’est ce métro périphérique traversant le Val-de-Marne (appelé aussi Arc Express ou Métrophérique dans des versions faisant le tour de Paris), qui permettrait de réduire la pression automobile sur l’A86, de délester les lignes de métro comme la 13, et d’aménager de nouveaux pôles économiques en banlieue, notamment à l’est. On en parlait en 1990, sous le nom d’Orbitale. Cela commence tout juste à avancer. Et encore, dans une version minimaliste. Entre-temps, Paris s’est offert un tramway des Maréchaux et a développé son offre de bus, avec des financements de la Région. Ces projets n’étaient pas prioritaires, eu égard au sous-équipement de la petite couronne. Mais c’est Paris, une ville puissante avec une vraie capacité décisionnelle et financière.
Cela étant, même si nous avions une représentation politique métropolitaine, je ne suis pas certain qu’un changement de cap suivrait. Les élus et les électeurs restent traumatisés par le souvenir d’Eole (le RER E), ou de Météor (la ligne 14), des équipements très chers, qui ont trouvé leurs clients en nourrissant encore plus le déséquilibre est-ouest plutôt qu’en sortant les gens de leur voiture.
Orbival n’est pas dans cette logique, mais Orbival reste un métro souterrain. Et les gens préfèrent que l’on finance des transports locaux de surface, comme le tramway, qui apportent de la qualité dans l’espace public. On est dans le small is beautiful. D’autant plus que les actifs sont finalement minoritaires (en voix, pas en trafic !). Alors, inutile, le Grand Paris ? Oui et non. Il ne résoudrait pas tout, mais il permettrait de poser la question des équipements structurants à l’échelle de la métropole.»

Briser les forteresses
Stéphane Dambrine, président de l’Union des HLM d’Ile-de-France
«Il y a une crise du logement en Ile-de-France. On produit quatre logements par an pour 1 000 habitants, contre huit en moyenne nationale. Cette crise de l’offre fait flamber les prix dans le privé et crée une thrombose dans le parc HLM. Pour sortir de l’impasse, il faudrait construire 60 000 logements par an et non 40 000. Au niveau régional, ce diagnostic est partagé par tous. Pourtant, dès que vous descendez d’un cran, les choses se compliquent. On nous dit «il y a des millions de mètres carrés à aménager en petite couronne». Mais, sur le terrain, les municipalités ont d’autres projets. Des espaces verts, de l’activité. Chacun raisonne dans sa forteresse.
La leçon que nous en tirons, c’est que les pouvoirs d’urbanisme des maires doivent être encadrés. D’abord au niveau régional. Pour fixer les grands objectifs, décider de la répartition de l’effort entre l’est et l’ouest, le coeur d’agglomération (Paris + la petite couronne) et la grande couronne, c’est le périmètre idoine. C’est pourquoi nous prônons la mise en place d’une conférence régionale du logement, concentrant les financements, et le pouvoir décisionnel. Il faudrait ensuite un échelon intermédiaire, compétent en matière d’urbanisme. La nature de cette institution importe peu. Ce peut être le Grand Paris, de grandes intercommunalités, ou les départements. Le tout, c’est que l’on puisse louer une salle et réunir tout ce petit monde pour s’assurer que les objectifs de construction sont bien tenus. C’est possible avec quatre départements ou six intercos. Cane l’est pas avec une centaine de communes.»

Gurvan Le Guelec
Paris Obs

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