La constitution de l’agglomération

 

 

©paris.fr
par Annie Fourcaut, professeure d’histoire contemporaine

Paris et les banlieues : pour une histoire partagée
La coopération entre Paris et les collectivités territoriales d’Ile-de-France doit s’accompagner d’une réflexion sur leur histoire commune, afin de comprendre les étapes de la constitution du territoire francilien. 
L’état des lieux historiographique montre une histoire en morceaux, faite à partir de ce qui sépare ; l’histoire de Paris est toujours distincte de celle de la banlieue ou plus exactement l’histoire des banlieues est présentée comme une annexe de l’histoire de la capitale. En banlieue triomphe l’histoire communale. Cette parcellisation est vraie de la production académique comme de l’histoire locale, produite par des amateurs érudits ou sur commande municipale ; la monographie communale est un monument aux morts virtuel, exaltant un patriotisme de clocher.

Les élus, les acteurs locaux et associatifs se jettent dans une politique de préservation du patrimoine, qui fait conserver et réhabiliter les moindres restes de l’ère industrielle : jardins maraîchers, usines, guinguettes, maisons du peuple ou architecture vernaculaire. En regard, Paris constitue la scène où se joue l’histoire nationale, de la Révolution française à la Commune, puis de la descente des Champs-Elysées le 26 août 1944 par le général De Gaulle jusqu’à mai-juin 68. Le local y est un impensé, remplacé par la mythologie du quartier, voire du village.

La capitale d’un état très centralisé jusqu’aux lois de 1982-1985 pèse d’un poids symbolique énorme dans l’imaginaire français, structuré d’abord par un rapport Paris-province, né sous l’Ancien régime, puis dans une relation Paris-banlieue qui vient compliquer la topographie des représentations.

À l’inverse du cas nord-américain où l’idéal banlieusard, utopie non collectiviste basée sur la primauté de la propriété privée et de la famille individuelle constituée depuis la fin du XIXe siècle, règne sur l’esprit des classes moyennes, la banlieue reste trop souvent synonyme d’espace de résidence et de travail populaires, voire d’exclusion. Qu’aient toujours existé des banlieues aisées et diverses, que la résidence en périphérie soit le plus souvent une conquête ou un choix ne modifient qu’à la marge les représentations dominantes. Lieux de mémoire communs, territoires construits par des pratiques symboliques partagées et événements fusionnels sont quasi inexistants : Paris constitue un exemple caricatural de perception dichotomique entre la ville-centre et les périphéries.

Histoire morcelée, représentations éclatées

Il s’agit donc de recenser et de mettre en relation les connaissances historiques existantes, en privilégiant les formes de partage du territoire francilien et en analysant, pour les dépasser, les frontières administratives et les représentations héritées. Si la mémoire est la part subjectivement fixée du passé, par les individus comme par les groupes sociaux, l’histoire fournit la charpente de la construction qui donne sens aux fragments subsistants. Il ne s’agit pas de fabriquer de façon volontariste une histoire commune, en réécrivant le passé pour lui faire célébrer une éternelle continuité de destin des habitants de l’Ile-de-France, mais de repenser les projets contemporains dans la moyenne durée de la constitution du territoire francilien moderne, les XIXe et XXe siècles. Et ainsi aboutir à une périodisation nouvelle de cette histoire commune, par l’élaboration d’une chronologie précise croisant les aspects multiples de ces histoires imbriquées. Il faut aussi changer d’échelles, comparer, replacer les phénomènes parisiens dans un cadre régional, national ou européen.

Projets communs

Cette réflexion sur les projets communs et les formes de partage du territoire entre la capitale et les périphéries n’est pas neuve. Il est sans doute faux de dire qu’Haussmann n’a pensé que la ville et négligé la banlieue ; l’annexion de 1860 est précédée de projets visant à annexer toute la zone autour des fortifications, et l’urbanisation des nouveaux arrondissements se fait dans la continuité du remodèlement du centre. La commission départementale d’extension, née en 1911, s’attaque au problème du devenir des territoires que libère l’arasement des fortifications. Le Conseil général de la Seine, où se côtoient élus parisiens et banlieusards, développe des projets régionaux et acquiert des réserves foncières. Avec Pierre Sudreau, le Commissariat à la construction et à l’urbanisme de la région parisienne, créé en 1955, tente de résoudre la crise du logement à l’échelle régionale. Le district de la région parisienne créé en 1961, a vocation à proposer une vision régionale de l’aménagement. Les syndicats intercommunaux de banlieue nés dans l’entre-deux-guerres, entraînent les élus à l’intercommunalité, avant la lettre. Faire l’inventaire de ces tentatives montrera sans doute que les projets les plus novateurs ont généralement des préalables.

Barrières et oublis 

Il faut aussi réévaluer ce qui sépare Paris et les banlieues, les barrières matérielles successives comme les limites administratives. La construction des fortifications sous la Monarchie de Juillet témoigne d’un étrange archaïsme, alors que les métropoles européennes réfléchissent à la destruction de leurs barrières. La banlieue contemporaine naît de la construction des fortifications et de l’annexion de 1860, qui rejette l’industrialisation en périphérie. L’arasement des fortifs occupe tout le débat urbanistique de l’entre-deux-guerres, l’octroi reste un élément essentiel de la géographie de l’agglomération jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Les HBM de briques construits sur la ceinture et les HLM du plan Lafay forment un  » ring  » de logement social au cœur de l’agglomération.

Le périphérique achève l’œuvre d’Haussmann en bouclant la ville et la Francilienne est la dernière enceinte qui structure l’émergence du périurbain. Les habitants ignorent tout des configurations politico-administratives qui précèdent la situation actuelle, elle aussi contingente. Que Paris n’ait pas eu de maire avant 1977 est aujourd’hui presque oublié. Le découpage concentrique en Seine et Seine-et-Oise, qui a modelé la géographie administrative durant près de deux siècles, est totalement ignoré et l’actuel découpage en huit départements est pensé comme éternel. Une géographie historique de ces frontières permettrait d’y voir plus clair et d’expliquer les permanences et les disparitions, ce qui se maintiendra et ce qui peut disparaître.

Parce que leur histoire n’est pas faite, les décisions qui conduisent à l’éclatement de l’agglomération parisienne au XXe siècle sont incomprises. On commence à peine à comprendre que Paris n’a pas été  » assassiné « , ni livré entièrement à l’automobile. Les pavillons Loucheur des lotissements de l’entre-deux-guerres, banlieue populaire d’habitat individuel née avant la généralisation de l’automobile, commencent à être réévalués, après un demi-siècle de discrédit et d’ignorance. La genèse des grands ensembles n’est analysée qu’à l’aune de leur crise actuelle, et le formidable effort de construction et d’équipement des Trente Glorieuses doit être analysé dans son contexte. Villes nouvelles et grands ensembles sont confondus par leurs difficultés similaires, et l’histoire seule permet de rappeler l’ambition des origines.

Faubourgs, fortifs, zone,  » petite banlieue « , Seine-banlieue et Seine-et-Oise, ces entités disparues constituent le palimpseste qu’est le territoire francilien, et la ville se construit en réinterprétant sans cesse les strates de son passé. Autant les mettre à jour, pour mesurer sereinement les possibilités du présent.

Biographie


Annie FOURCAUT est professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, et directrice du Centre d’histoire sociale du XXe siècle / UMR 8058 du CNRS.

 

Source:http://www.paris.fr/portail/accueil/Portal.lut?page_id=6135&document_type_id=4&document_id=13953&portlet_id=14061&multileveldocument_sheet_id=1009

 


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