Géopolitique intercommunales

Francis GODARD, Philippe LAURENT, « Le Grand Paris en débat », © revue Urbanisme, n°333, nov-dec 2003, P42-44

Philippe Laurent. – Lorsque l’on parle de l’intercommunalité, il est vrai que l’agglomération parisienne, au sens des 400 communes, accuse un certain retard, qui est en train d’être comblé, mais ce n’est pas le cas du reste de 1’Î1e-de-France : à Melun ou Mantes, Il y a depuis longtemps un district. Ces villes se comportent très exactement comme la province: une ville-centre avec des communes autour.

Il est vrai que c’est surtout pour préserver l’avenir que les nouvelles structures intercommunales se sont créées, davantage que par un projet de développement.  Et c’était très difficile de faire des périmètres cohérents et pertinents pour ces communautés, dans cette agglomération. Parce que le seul périmètre pertinent est l’agglomération.

Deuxième point: la légitimité politique. La région a une certaine légitimité politique, c’est une institution relativement neuve. les maires et les conseillers généraux ont, à mon avis, une légitimité politique beaucoup plus forte. Aujourd’hui, lorsque l’on dit que le Syndicat des transports d’Île-de-France (STIF) va être présidé par le président de la région, on dit que l’on rentre dans le droit commun. C’est le discours du gouvernement. Mais ce n’est pas vrai. En réalité, le droit commun, dans toutes les agglomérations de France, c’est un maire qui préside le syndicat mixte des transports en commun. les agglomérations qui sont créées, et la VSTB (Vallée scientifique et technologique de la Bièvre) encore plus, sont l’affaire à la fois d’un certain nombre de personnalités du monde économique, de l’enseignement supérieur ou de la recherche  et des élus qui sont les maires. Car je crois que les maires se sentent véritablement responsables et engagés dans la promotion de leur territoire, y compris dans des zones agglomérées comme la nôtre.

Nous avons maintenant une conception beaucoup plus territoriale de nos villes, et la vision d’un ensemble plus large. Je pense donc que les actuelles communautés d’agglomération, comme les Hauts-de-Bièvre, sont une première étape, et que l’on ira ensuite plus loin. Mais nous en sommes certainement à une étape obligée, étant donné ( … ) l’héritage de cent cinquante années de conflits ou de non-relations entre Paris et les autres communes. Il va falloir du temps.

 

Francis Godard. – L’image circulaire du périphérique avec sa cou­ronne est une image possible, mais qui s’oppose à une autre qui est de partir des axes de développement: l’image des camemberts. On trouve alors les axes radiaux de Marne-la-Vallée, la Plaine-Saint-Denis/Roissy, la Défense, le plateau de Saclay, etc. Je pense qu’il est important d’avoir en perspective l’agglomération dense, et éventuellement sa constitution en entité politico-administrative un jour, peut-être. Mais selon quel type de représentation de la région parisienne?

Je m’interroge aussi sur le sens à venir des communautés d’agglomération en cours de constitution. Qu’annonce cette nouvelle géopolitique francilienne? Car elle peut annoncer des choses bien différentes. Il peut s’agir du fait que se constituent de nouvelles entités politico-institutionnelles qui vont se consolider et affirmer leur identité . Et qui, après tout, seraient porteuses d’une logique qui irait. contre l’idée d’agglomération unifiée, dans la mesure où elles annonceraient plutôt un schéma multipolaire. Pourquoi lâcherait-on sa légitimité sur un territoire à partir du moment où l’on s’est bagarré pour l’obtenir ? La thèse opposée serait : nous allons commencer à rationaliser, à nous regrouper pour programmer ensemble des équipements à un niveau pertinent et élargir la conception de la coopération intercommunale. Et, dans ce cas, on peut se dire – raisonnement inverse – que cela peut préfigurer une représentation nouvelle de l’agglomération parisienne.         .’

 

Pour le moment, ces communautés d’agglomération sont soit dans leur phase de constitution, soit constituées de fraîche date. Mais leur sens géopolitique me semble encore assez difficile à décrypter, Je pense que l’on aura intérêt à s’interroger sur ce point. Enfin, la couronne parisienne est loin d’être homogène, socialement et économiquement parlant. Or, si l’on regarde la carte des communautés d’agglomération en cours de constitution, le risque est que cela duplique une autre carte: celle des inégalités sociales. Car je ne voudrais pas que la discussion que nous avons actuellement sur le plan institutionnel en néglige une autre, tout à fait fondamentale, à la base de la grande fragilité de l’agglomération : si on regarde les évolutions socio-démographiques des années 1990, on constate que les écarts sociaux se creusent. Au cours des années 1990, les populations les plus aisées tendent à se concentrer encore plus fortement dans l’espace, et les populations les plus pauvres se retrouvent de plus en plus entre elles. Globalement, nous avons là un gros problème à régler. Il faut veiller à ce que la nouvelle carte des communautés ­d’agglomération ne vienne pas amplifier ce phénomène en favorisant les associations entre les mieux nantis. Il me semble que l’on ne peut en rester au plan institutionnel. Ou l’on oubliera peut-être le principal, auquel toute réforme institutionnelle, quelle qu’elle soit, devra s’attaquer : le caractère profondément inégalitaire, socialement et spatialement parlant, de l’agglomération parisienne.

 

Philippe Laurent. – Un mot sur ce point des inégalités territoriales, qui sont probablement actuellement plus fortes au sein de l’agglomération parisienne qu’en province et entre les différentes régions de province. Cela est lié à la fois à l’histoire des peuplements et à des différences très importantes de ressources fiscales locales. Le point important est que toute péréquation d’une certaine ampleur exige une institution. Ou alors c’est la loi, ou l’État. Et on en arrive à un paradoxe: beaucoup d’élus ne veulent pas entendre parler d’une institution. à l’échelle de l’agglomération et, d’un autre côté, se plaignent de ce que la loi vient imposer une péréquation, comme le Fonds de solidarité de la région Île-de-France, dont les critères, déterminés par le Parlement, ne sont pas toujours pertinents. Les élus ne savent pas ce qui est fait avec ce Fonds. Ou alors l’État, par l’implantation de grands équipements, comme ce fut le cas pour le grand stade, fait de la péréquation.

J’entends de grands élus de la région parisienne dire, d’une part, nous ne voulons pas du Grand Paris, parce que ça ne va pas du tout régler les problèmes, et, d’autre part, nous voulons rester maîtres dans nos communes. Il y a donc un problème. Je suis convaincu qu’une péréquation importante et significative entre les différents territoires, entre le 93 et le 92 par exemple, ne peut passer que par une institution locale.  Et la région ne peut pas le faire dans l’état actuel de ses prérogatives, et même de ses légitimités. Je pense que cela doit venir des maires eux-­mêmes.

 

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