La question de la limite

©paris.fr
par Jean-Michel Milliex, architecte et urbaniste

Portes ouvertes sur la capitale

Au siècle du raccourcissement des distances, de la disparition des frontières, de l’ubiquité virtuelle, il semble au moins anachronique d’évoquer au futur les portes d’un passé révolu. Paris n’est-il pas hors Paris, trouvant ses limites à l’orée d’une agglomération de neuf millions et plus d’habitants ?

Au sens premier, il est vrai, la porte ménagée dans une enceinte sépare et relie en même temps : opposition de la ville à sa périphérie rurale et pourtant nourricière, retranchement des citadins mais aussi lieu de rassemblement et d’échanges : foires, marchés, ébauches de places, selon que la porte est ouverte ou fermée. Une seconde acception nous intéresse davantage car elle n’oppose pas nécessairement un dedans à un dehors. Au contraire elle célèbre un événement, elle symbolise un seuil, un passage, un lieu de rencontre. Les portes romaines se détachent très tôt des enceintes pour marquer les triomphes de l’empire. Ainsi à Paris, en référence à cet auguste précédent, les portes Saint-Martin et Saint-Denis se dressent sur les boulevards plantés qui remplacent les fortifications. Plus exemplaire encore est l’ensemble Nation-cours de Vincennes, dispositif monumental et festif tracé largement hors les murs. Il célèbre le parcours de Louis XIV et symbolise l’accueil de la ville par un espace public aux dimensions gigantesques et une porte monumentale.

 

Des portes magnifiées

La ville ultérieurement en tirera parti : avenues rayonnantes et inserts monumentaux successifs ; pavillon de Ledoux au XVIIIe siècle, colonnes sous Louis Philippe, nouvel arc de triomphe sous Napoléon III, enfin ensemble sculptural par Dalou pour célébrer la République et ses manifestations populaires. Le cas de la place de la Nation, rattrapée par l’enceinte des Fermiers Généraux relayée par le cours de Vincennes jusqu’au-delà de la fortification de Thiers, montre comment le concept ponctuel de « porte » peut être étiré et magnifié sous la forme de séquences successives pour aboutir à la composition finale de Bailleau (1953) joignant Saint-Mandé. Plus souvent à Paris, sur le modèle de la piazza Del Popolo de Rome, des places publiques remplacent les portes militaires ou fiscales : la Concorde, l’Étoile, le Trocadéro se transforment en lieux fédérateurs. Sur les boulevards extérieurs malgré la disparition des portes, la toponymie les rappelle : têtes de lignes du métro longtemps, sorties du boulevard périphérique aujourd’hui, qui confirment par-là leur statut de dernière enceinte de Paris… Ici les places sont rares, défigurées, encombrées : pour un cas satisfaisant comme à la Porte Dorée, quelques amorces de places à Maillot, porte de Saint-Cloud, Porte d’Orléans pour finir par des échangeurs purement routiers à la Chapelle, Bagnolet, Bercy…

 

Matérialiser et symboliser de nouveaux espaces de jonction

La couronne de Paris se présente comme deux villes gigognes autour de la ceinture verte. Il s’agit, aujourd’hui, de mieux les raccorder ; les précédents comparables : Ring de Vienne, place Royale de Nancy, montrent comment les espaces et bâtiments publics peuvent assurer de remarquables sutures. Plus près de nous, le thème de la porte de ville en milieu urbain constitué est illustré par le merveilleux projet de El Lissitzky (Wolkenbügel(1)). Moscou reprendra plus tard ce principe sous forme d’ensemble de tours monumentales.

Faut-il aujourd’hui recomposer des portes pour Paris ? S’il s’agit de manipuler des signes martiaux de grandeur ou de domination anachroniques, certainement pas. S’il s’agit au contraire de matérialiser et de symboliser de nouveaux espaces de jonction où les communes limitrophes s’accueilleront réciproquement dans le respect de leurs identités respectives, l’enjeu est d’importance ; il y va de la capacité du centre de l’agglomération à fédérer ses fragments pour tendre vers une cité globale organique et polycentrique.

C’est principalement le traitement d’espaces publics généreux pour les piétons, les circulations douces, les transports en commun, qui permettront d’apprivoiser les flux automobiles sauvages au droit des portes, de les civiliser. 

Le rôle symbolique des nouvelles portes ne doit être marqué que pour les principales d’entre elles, placées sur les axes territoriaux et avenues majeures qui traversent la ceinture verte. Les autres, apaisées aussi, seront consacrées à l’amélioration de la vie locale. A cette occasion, le thème majeur de la trame verte, annulaire et radiale, de Paris peut être décliné et enrichi sous forme de paysages de retrouvailles, d' »agrafes » vertes, perpendiculaires aux limites communales, croisant et complétant ainsi la ceinture verte. Ces nouveaux cours, mails, places, esplanades devront comme le cours de Vincennes, s’étirer entre les Maréchaux et l’entrée des villes voisines afin d’allonger le parcours, la séquence d’entrée, de faire durer le plaisir, aux différentes vitesses d’appréciation, pendant que les temporalités seront évoquées par les utilisations périodiques de l’espace public : fêtes, foires, marchés, spectacles…

 

Construire pour mieux réunir

Cette symbolique des portes doit-elle être renforcée par le bâti ? Aujourd’hui, le face-à-face Paris-banlieue oppose à distance de façon parfois excessive, le chapelet austère des HBM aux fronts urbains animés de réalisations diachroniques. Comment rapprocher les villes en assurant des itinéraires continus et fréquentés ? Comment renforcer les synergies autour des communes, des espaces qui bougent ? Si émerge l’évocation de « ponts habités » jetés par-dessus le « vide » de l’interface, chaque cas reste particulier ; la construction peut accompagner et ponctuer l’espace public et la ceinture verte sans toutefois les nier ou les dominer. Une morphologie urbaine discontinue pourra se libérer de tout « parisianisme » exagéré pour rechercher le métissage et composer avec l’architecture bigarrée du contexte. L’exploration de nouvelles lignes de ciel, la réinterprétation du cadre végétal, l’expression de la mixité sociale seront alors des thèmes centraux convoquant là une modernité reformulée.

(1) Traduction : fer à repasser les nuages.

 

Biographie

Jean-Michel MILLIEX dirige l’équipe aménagement de l’espace de l’APUR (Atelier parisien d’urbanisme) et enseigne à l’école d’architecture de Paris-Belleville.

 

Source: http://www.paris.fr/portail/accueil/Portal.lut?page_id=6135&document_type_id=4&document_id=13953&portlet_id=14061&multileveldocument_sheet_id=1013



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