La question de la limite

©paris.fr
par Makan Rafatdjou, architecte et urbaniste

Paris Métropole : faire le pari d’une ville réenchantée

Le monde urbain ne se limite plus aux seules villes, mais c’est dans les grandes métropoles que nous touchons la quintessence de l’urbain-monde dans l’entrelacs de ses contradictions les plus aiguës. Les nouveaux rapports entre Paris et les villes de banlieue devraient permettre de surmonter bien des blocages, d’effacer bien des ruptures symboliques et physiques. Cette évolution historique peut être aussi l’occasion inespérée d’un pari inouï, celui de nouvelles approches et pratiques urbaines visant à réconcilier enfin l’âme de la cité et le corps de la ville.

La coupure physique entre Paris et la banlieue, trait spécifique du développement métropolitain, a longtemps symbolisé une frontière entre deux mondes. Par-delà cette barrière poreuse, la multitude de communes et de leurs choix politiques, et des inégalités parfois réduites, souvent aggravées, une certaine unité territoriale s’est constituée. Signe d’une interactivité de fait, quasi exclusivement assurée par des schémas technocratiques, cette unité récente est déjà rendue très problématique par l’évolution de nos modes de vie et d’activité.

Mutations considérables du travail, fin de la dichotomie entre sphères, espaces, et temps de vie et de travail, hétérogénéité croissante des emplois du temps, accroissement considérable des flux, diversification tendancielle des modes de déplacement, perception généralisée de la mobilité comme facteur de liberté, développement des loisirs, importance accrue des services, multiplicité des centres d’intérêt de chacun, ces facteurs parmi d’autres ont profondément altéré nos modes de territorialité, jusque-là assez stables.

Par notre habiter nous déployons désormais notre vie quotidienne dans un territoire aux contours élastiques, parfois plus compacts, souvent plus étendus, fluctuant d’un moment à un autre, évolutif dans la durée. Habiter,  » gestes et parcours, corps et mémoires, symboles et sens  » comme disait Henri Lefebvre, c’est laisser des traces, des ensembles de signes dont il convient d’en démêler et d’en tisser collectivement le sens singulier. Le territoire réel de la vie de chacun est donc devenu un monde complexe en soi, structuré par une profusion de formes et de fonctions variées, une diversité d’échanges et d’usages, des temporalités multiples, une pluralité d’échelles. Son interactivité avec d’autres territoires de vie produit un territoire global de plus en plus enchevêtré, dont la cohérence est de moins en moins lisible. D’où une déconnexion croissante entre le territoire de vie de chacun, sa gestion politique fragmentaire, et son aménagement spatial fragmenté, vecteur de nouvelles discriminations, ségrégations, et fractures.

Cette nouvelle territorialité pose aux politiques et aux praticiens de passionnantes, mais redoutables questions, et requiert une nouvelle intelligence collective, une pensée de l’aménagement en terme de co-élaboration. Viser un vivre-ensemble de qualité, et le droit à la ville pour tous, dans un territoire métropolitain aussi hétérogène nous invite à un faire-ensemble, un agir commun. Un faire-ensemble des élus, par des coopérations inter-communales et des synergies territoriales inédites, un faire-ensemble des praticiens par une transdisciplinarité systématique, mais surtout un faire-ensemble entre élus, praticiens et citoyens, par la mise en commun des connaissances, expériences, savoirs, savoir-faire, compétences et responsabilités irréductibles de chacun.

Tout le contraire d’une nouvelle utopie, d’une abstraction parfaite, réenchanter la ville ne se réduit pas à l’action sur l’espace. Mais, passer d’une géopolitique métropolitaine à une  » géopoétique « , une auto-création commune des chronotopies de chacun, constituerait un pas décisif vers une ville enfin appropriée, apportant des réponses au plus près des aspirations et désirs de chacun, appropriable individuellement et collectivement par tous. Ouvrir ce chantier c’est rechercher une symbiose maximale entre l’aménagement d’un territoire et l’effervescence de la vie quotidienne foisonnante de ses habitants, c’est aussi réduire les dimensions instrumentales, prescriptives, normatives de l’aménagement pour en faire un facteur tangible et maîtrisé d’autonomie, de solidarité, d’un nouveau sens commun.

Source: http://www.paris.fr/portail/accueil/Portal.lut?page_id=6135&document_type_id=4&document_id=13953&portlet_id=14061&multileveldocument_sheet_id=1014
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